Un mystérieux chevalier… hybride ou individu au plumage aberrant ?
Par Pierre Crouzier

Le 9 novembre 2024, comme à l’habitude, je fais une sortie ornithologique en Dombes (Ain), plateau situé à une trentaine de kilomètres au nord de Lyon (Rhône) et comptant près d’un millier d’étangs, dont une large part demeure dédiée à la pisciculture. Celui des Vavres-Nord, sur la commune de Marlieux (Ain), venant d’être vidé lors de sa pêche annuelle, je m’installe au niveau de la bonde, afin de rechercher des laridés et des limicoles sur la vaste vasière bordant le peu d’eau qui subsiste au centre de l’étang. Sans surprise à cette date relativement tardive pour la migration des limicoles, je repère rapidement les quelques espèces attendues : un bon nombre de Vanneaux huppés, une troupe de 74 Bécasseaux variables, 12 Combattants variés, 29 Courlis cendrés, 1 Bécassine des marais, 1 Pluvier doré et 4 Chevaliers culblancs. Ces derniers fréquentent notamment les flaques qui se sont formées dans les ornières laissées par le passage d’un tracteur, où ils se dissimulent très facilement. En les comptant, je découvre qu’un étrange limicole les accompagne… Très sombre, celui-ci évoque globalement un Chevalier culblanc, par sa taille et son allure, mais il présente un plumage bien différent de ceux qui l’accompagnent. Je peux l’observer pendant près de deux heures, au gré de ses apparitions, mais toujours à contre-jour, sur une vasière luisante. Je parviens à obtenir quelques digiscopies, assez médiocres, mais néanmoins exploitables.
Le lendemain et le jour suivant, je retrouve le chevalier au même endroit, dans une lumière toujours aussi défavorable. Je parviens alors à voir, sans pouvoir toutefois le photographier, le dessin de son croupion et de sa queue.

Marlieux, Ain, novembre 2024 (© Pierre Crouzier)

Marlieux, Ain, novembre 2024 (© Pierre Crouzier)
I – Description de l’oiseau
Ces trois séances d’observation m’ont permis d’établir la description qui suit.
• Allure générale. Petit chevalier évoquant de prime abord un Chevalier culblanc, par son allure générale, son profil de tête et son bec, comme par la couleur très sombre de sa tête, de son dos et de ses ailes.
• Taille. Celle-ci m’a paru, à plusieurs occasions, un peu supérieure à celle des Chevaliers culblancs qu’il côtoyait. Ses pattes semblaient également un peu plus hautes que celles de ces derniers, en comparaison directe avec ceux-ci. Ses ailes paraissaient légèrement plus longues que celles des Chevaliers culblancs, la pointe des rémiges dépassant légèrement le bout de la queue.
• Tête. Profil de type culblanc, avec le front vertical. Le bec noirâtre, semblait un peu plus fin et plus long que celui des Chevaliers culblancs (la longueur du bec de cet oiseau excédait légèrement celle de sa tête). L’œil noir ne présentait ni cercle oculaire ni cercle orbitaire visible, la tête étant entièrement brun-noir, comme l’ensemble des parties supérieures. Le plumage de la tête était de teinte unie, sans zone plus pâle au menton, aux parotiques ou au cou. De même, il n’y avait aucune trace de sourcil plus clair ou de lores plus sombres.
• Parties supérieures. Dos et manteau du même brun-noir uni que la tête.
• Ailes. Fermées, elles étaient de la même teinte brun-noir que le dos, le manteau et la tête. Déployées, elles étaient uniformément sombres, dessus comme dessous. Leur structure semblait similaire à celle des Chevaliers culblancs, hormis par leur longueur qui semblait légèrement supérieure.
• Parties inférieures. Le cou était du même brun-noir que la tête et le reste des parties supérieures. Du haut du poitrail jusqu’aux pattes, la teinte était légèrement plus claire, d’un brun-gris moins foncé. Mais surtout, les flancs étaient barrés de noir sur fond blanc, ces barres noires peu marquées débutant à la hauteur des pattes et se poursuivant jusque sur les côtés des sous-caudales. Une zone ventrale blanche était visible entre l’arrière des pattes et le dessous des sous-caudales.
• Queue et croupion. Le croupion était totalement noir, sans trace de blanc, et la queue aux deux-tiers blanche. Les (2 ?) rectrices centrales étaient noirâtres sur toute leur longueur et les côtés de la queue blancs mais marqués sur toute la longueur des rectrices d’une série de (5 ou 6 ?) barres noirâtres au dessin irrégulier, partant du bord externe de la queue sans paraître atteindre les rectrices centrales noires. L’apparence générale du croupion et de la queue évoquait donc fortement celle d’un Chevalier solitaire.
• Pattes. Brun noirâtre, elles semblaient un peu plus hautes que celles des Chevaliers culblancs.
• Cri. Non enregistré. Un kip a été entendu lors d’un petit vol.




(dessin de terrain Pierre Crouzier)

Marlieux, Ain, novembre 2024 (© Pierre Crouzier)
II – Discussion
Bien que cet oiseau m’ait un instant fait penser à un Bécasseau violet, en raison de sa teinte très sombre, j’ai vite exclu cette espèce, en raison de la teinte du bec, des pattes, de la taille et du dessin de la tête. J’ai de la même façon, notamment au vu de la couleur des pattes (sombres et non jaunes), écarté la possibilité d’un Chevalier errant ou d’un Chevalier de Sibérie. L’hypothèse d’un Chevalier sylvain au plumage exagérément sombre m’a semblé pouvoir être écartée par la silhouette de l’oiseau. De même, celle d’un Chevalier culblanc (ou celle plus improbable d’un Chevalier solitaire) mélanique peut être écartée par les flancs rayés et le dessin de la queue.
La possibilité qu’il s’agisse d’un hybride, dont on sait qu’ils peuvent présenter un plumage n’évoquant pas systématiquement celui de leurs parents, semble aussi difficile à écarter qu’à établir… Interrogé à l’époque de cette découverte, Killian Mullarney m’a simplement répondu qu’il «n’avait jamais vu un tel oiseau». Philippe J. Dubois a suggéré, sans aucune certitude, qu’il puisse s’agir d’un hybride, peut-être entre un Chevalier culblanc et un Chevalier gambette, au vu du profil de cet oiseau et du dessin de ses parties inférieures. Marc Duquet m’a quant à lui communiqué un tableau de synthèse des cas d’hybridation connu chez les limicoles, issu de Bird Hybrids, site qui recense les cas d’hybridation connus chez les oiseaux. Y figure la mention d’hybrides entre Chevalier culblanc et Chevalier guignette (mais aucun concernant le Chevalier sylvain). L’identité de cet oiseau demeure donc inconnue et j’accueillerais avec intérêt tout commentaire à son sujet (Pierre_crouzierfr@yahoo.fr).
Remerciements : ils s’adressent à Killian Mullarney, Philippe J. Dubois et Marc Duquet pour leurs intéressants avis et conseils.
Citation recommandée : Crouzier P. (2026). Un mystérieux chevalier… hybride ou individu au plumage aberrant. Post-Ornithos3 : e2026.03.13.

