Le « finnstick »

Dans son test des jumelles Swarovski NL Pure 14×52, Philippe J. Dubois évoquait le recours à un finnstick afin de faciliter leur utilisation lors des sorties en mer. Suite à la publication de son article, on m’a demandé comment faire pour en fabriquer un, notamment quelles sont les caractéristiques optimales (matériaux, dimensions…). Voici quelques pistes, mais tout d’abord, je vais commencer par répondre à la question que certains d’entre vous se posent peut-être encore : « c’est quoi un finnstick ? ».
Une invention finlandaise
Ayant beaucoup voyagé en Scandinavie, j’y ai découvert dans les années 1990 que de nombreux ornithos finlandais observaient les oiseaux en tenant leurs jumelles au bout d’un bâton, appelé staijauskeppi, un ingénieux système composé d’un manche (généralement en bois) surmonté d’une petite platine (en bois ou en métal) sur laquelle sont fixées les jumelles. Les Anglais l’ont nommé finnstick, contraction de finnish stick, qui signifie tout simplement « bâton finlandais ».
Concernant son origine, notre regretté collègue et ami Guilhem Lesaffre a écrit dans son Manuel d’ornithologie que le finnstick ne devait rien à l’ornithologie et qu’il est apparu au début de la Seconde Guerre mondiale en Finlande, où il était utilisé pour la surveillance des côtes par les volontaires de la défense civile. Toutefois, Heathcote Williams dans son livre intitulé Des baleines (1988, éditions Aubier) évoque une origine japonaise de cet objet (Andreas Guyot in litt.). Il fut adopté pour la première fois pour l’observation des oiseaux en 1963 par Karno Mikkola (1996), un ornitho finlandais, qui raconte avoir utilisé un finnstick de fortune. Le finnstick s’est peu à peu imposé en Finlande dans les années 1970. Mais ce n’est qu’à partir des années 1990 qu’il a fait l’objet d’articles dans divers ouvrages (Lesaffre 2000, Dubois & Duquet 2009) et revues ornithologiques (Forsten & Collins 1993, Mikkola 1996, Wiebe 2001, Poon 2007) en dehors de Finlande.

À quoi ça sert ?
À première vue, un tel dispositif peut sembler assez incongru et il reste peu utilisé en Europe en dehors des pays scandinaves. Étant un des premiers ornithos français à m’être servi d’un finnstick, je me souviens que cela m’a valu des regards étonnés voire moqueurs… Mais c’est un détail quand on connaît les avantages indéniables qu’il présente lors de longues séances d’observation, comme le seawatching, le suivi migratoire sur un col ou un détroit, l’identification des limicoles sur une vasière ou des canards sur un plan d’eau, etc. Bien qu’il ne soit pas destiné à l’observation des passereaux en forêt ou dans les buissons, il s’est avéré très efficace pour rechercher et identifier les parulines et les viréos dans la canopée en Amérique du Nord ou pour « passereauter » dans les jardins de l’île de Sein à l’automne. J’ai utilisé le mien partout où je suis allé faire de l’ornitho, que ce soit dans les déserts de Jordanie ou d’Oman, dans les vastes steppes du Kazakhstan, sur les hautes montagnes du Tien Shan ou sur les rivages arctiques du Varangerfjord…
Si l’usage d’un finnstick s’avère particulièrement utile avec des jumelles assez lourdes, comme l’étaient les Leica 10×42 Trinovid que j’avais autrefois, son intérêt peut sembler moindre avec les Swarovski très légères (10×32 EL puis 10×32 NL Pure) que j’utilise depuis, mais pourtant son utilisation reste précieuse.
Fixer les jumelles sur un finnstick pour observer offre en effet un double intérêt :
• tout d’abord pour l’observation – la stabilité des jumelles étant largement accrue par ce support, l’image est plus nette et permet de percevoir beaucoup plus de détails fins, de la même façon qu’avec une longue-vue sur un trépied (indépendamment du grossissement évidemment) ;
• ensuite pour le confort physique – le buste reste droit, les bras étant en position de repos le long du corps et le poids des jumelles ne portant que sur les avant-bras, qui sont plaqués au corps, cela évite la fatigue (au niveau des lombaires et des bras) et permet des observations prolongées.



Fabriquer son finnstick…
Chacun peut fabriquer son propre finnstick et imaginer le système de fixation ou de maintien le mieux adapté aux jumelles qu’il possède.
Le manche – Un simple morceau de bois taillé avec l’extrémité rétrécie pour s’insérer entre les tubes des jumelles fera l’affaire. On peut par exemple recycler un manche à balais cassé, un morceau de tringle à rideau, une vieille raquette de tennis ou (en Finlande) une crosse de hockey… Un élément de trépied ou un monopode, idéalement en aluminium ou en carbone pour être plus léger, peut également convenir.
La longueur du manche dépend de la taille de l’observateur : les jumelles étant à hauteur des yeux, la main qui tient le finnstick se situe un peu au-dessus de la ceinture (on utilise le finnstick avec les bras plaqués le long du corps et les avant-bras à l’horizontale). Il mesurera donc entre 50 et 90 cm selon les cas (en moyenne 70 cm), pour un diamètre de 4 à 6 cm environ. Il est préférable de le concevoir un peu plus long et de le recouper à la longueur adéquate après l’avoir testé. Une fois la longueur optimale obtenue, on peut recouvrir la base avec une matière moelleuse (bande de tissu adhésif destinée aux guidons de vélos, manchon en mousse, etc.), afin de créer une « poignée » offrant une meilleure préhension et un plus grand confort.


La platine et le système de fixation – Au sommet du manche, on fixe soit un dispositif triangulaire qui vient simplement s’insérer entre les tubes des jumelles, soit une petite plaque (la platine) en bois ou en aluminium sur laquelle les jumelles sont posées. Il est préférable de visser la platine sur le manche plutôt que de la coller. La platine peut être inclinée de quelques degrés vers l’arrière, de sorte que les jumelles pointent légèrement vers le haut (comme on tient le plus souvent le finnstick légèrement vers l’avant, les deux angles s’annulent et on peut regarder droit devant soi dans une position naturelle), mais cela reste facultatif. En revanche, il est vivement recommandé de maintenir les jumelles avec un élastique, deux bandes de velcro ou une sangle ajustable. Et dans tous les cas, quelle que soit la façon dont les jumelles reposent sur le finnstick et qu’elles y soient attachées ou non, il est indispensable de garder en permanence la courroie autour du cou, afin d’éviter une chute accidentelle. Cela permet en outre de laisser pendre l’ensemble jumelles-finnstick autour du cou, lorsque l’on a besoin de ses mains pour utiliser une longue-vue, un appareil-photo, un téléphone ou un enregistreur audio.



…ou en acheter un tout fait
La plupart des ornithos utilisent des finnsticks faits maison, mais plusieurs modèles sont également disponibles aujourd’hui dans le commerce en Finlande, aux Pays-Bas ou en Suède, avec un manche en aluminium ou en carbone, de longueur fixe ou télescopique. En voici plusieurs exemples, qui coûtent entre 35 et 110 €, le modèle LVA-Cullman à 65 € me semblant une bonne alternative.

J’espère avoir répondu aux questions que vous vous posiez. Maintenant, vous n’avez plus qu’à imaginer et créer le vôtre. Bonnes observations !
Références : • Dubois P.J. & Duquet M. (2009). La Passion des Oiseaux. Delachaux et Niestlé, Paris. • Forsten A. & Collins WS. (1993). Tools of the Trade: The Finnstick. Birding 25(4) : 264-265. • Lesaffre G. (2000). Le Manuel d’Ornithologie. Delachaux et Niestlé, Lausanne. • Mikkola K. (1996). Seipiö – staijarille välttämätön. Alula 2 : 36-39. • Poon W. (2007). Pamper Your Arms – Use a Finnstick. Toronto Birds 1(8): 94. • Wiebe K.L. (2001). Finnsticks : Birding Finnish Style. Blue Jay 59(2) : 83-85.

Citation recommandée : Duquet M. (2025). Le « finnstick ». Post-Ornithos (marcduquet.com) 2 : e2025.03.24.


