Le Pygargue à queue blanche a-t-il réellement niché en France autrefois ?
Par Laurent Vallotton, Christian Riols & Marc Duquet

Un récent article publié dans la revue suisse Nos Oiseaux a dressé un état des lieux précis du statut historique du Pygargue à queue blanche autour du lac Léman et dans le sud-ouest de l’Europe (Vallotton 2025). L’article avait été motivé par le programme de lâchers de pygargues qui se déroule pour la quatrième année consécutive à Sciez (Haute-Savoie), sur la rive française du Léman. Ce projet est présenté comme une réintroduction, en se fondant sur une nidification qui aurait eu lieu dans la forêt de Ripaille à Thonon-les-Bains (Haute-Savoie) en novembre 1892 (Bourdillon 1892), nidification dont l’authenticité a pourtant été contestée par plusieurs auteurs successifs et qui n’a en conséquence jamais été reprise dans la littérature scientifique. L’enquête approfondie réalisée par LV a porté sur toute la Suisse et sur la partie française du bassin lémanique, ainsi que, plus largement, sur les autres régions françaises et ouest-européennes où le pygargue est supposé avoir niché autrefois. Les recherches effectuées dans le cadre de cette publication ont révélé des éléments qui remettent en cause ce que la littérature ornithologique française perpétue depuis près d’un siècle à propos du pygargue en Corse et révèle une information étonnante concernant la Bretagne…
I – La nidification (supposée) du pygargue en Corse
I-1) Les textes fondateurs
Noël Mayaud (1936) est le premier auteur moderne à signaler la nidification du Pygargue à queue blanche en Corse au début du XXe siècle. S’agissant d’Haliaeetus albicilla albicilla, il écrit : «Nidificateur : Corse (au moins sur les côtes orientales)». Vingt ans plus tard, Mayaud (1953) indique plus sobrement : «Nidificateur : noté en Corse». Mais il ne fournit aucune précision sur d’éventuels cas de nidification qui auraient été observés ou rapportés, et ne cite aucun auteur ni aucune référence bibliographique pour justifier du statut de nicheur du pygargue sur l’île de Beauté.
Deux décennies plus tard, Jean-François Terrasse (1965) écrit : «Ce magnifique rapace nichait autrefois en Corse, sur la côte orientale (6 couples en 1939 ?). Le dernier individu y a été observé en 1959 et l’espèce doit y être éteinte à présent».

I-2) Le mythe se perpétue
N’ayant aucune raison de douter de la fiabilité des écrits de ces ornithologues sérieux et renommés, les auteurs contemporains reprendront, les uns après les autres, ces informations, en y introduisant parfois quelques variantes dans les dates de nidification et d’extinction.
Dans son Histoire des oiseaux d’Europe, Yeatman (1971) écrit ainsi : «Éteint depuis longtemps en France continentale […] L’espèce comptait encore 6 couples nicheurs en Corse en 1930, mais elle s’est éteinte vingt ans plus tard.». À noter que la date de 1939 avancée par Terrasse (1965) est devenue ici 1930.
Dans Les Oiseaux rares en France (Dubois & Yésou 1992), il est indiqué : «la population sédentaire [de Corse] y comptait encore 6 couples nicheurs en 1939 ; elle a définitivement disparu entre 1966 et 1968. Aucune observation n’y a été réalisée depuis». Là, c’est la date de disparition de l’espèce qui évolue d’une petite décennie, en s’appuyant sur l’observation d’un oiseau subadulte vu par un pêcheur en février 1968 à Biguglia (Thibault 1983).
Dans l’Inventaire de la Faune de France (Duquet 1992), il est écrit : «Le Pygargue à queue blanche a niché en France continentale jusqu’aux XVIe et XVIIe siècles, avant d’être exterminé. L’espèce s’est maintenue jusque vers 1968 en Corse (où 6 couples se reproduisaient encore en 1939), puis s’est éteinte». Ce texte reprend ce que Terrasse (1965) écrivait à propos de la nidification en Corse, et ce qui figure dans l’Atlas des oiseaux de France en hiver (Yeatman-Berthelot & Jarry 1991) à propos de la France continentale, à savoir : «À l’instar du balbuzard, le pygargue, beaucoup plus rare, semble avoir été éradiqué de France continentale au cours des XVIe et XVIIe siècles». L’origine de cette information est la mention par Salerne (1767), citée in extenso par Buffon (1770), d’un nid trouvé et déniché (avec 2 œufs) dans le parc de Chambord (Loir-et-Cher) et d’une autre aire dénichée (un jeune) en 1769 à Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher). La description succincte des œufs qui est faite exclut une ponte typique de Balbuzard pêcheur et semble bien correspondre à celle du Pygargue à queue blanche (mais voir plus loin).
Dans L’histoire des oiseaux de France, Suisse et Belgique (Vansteenwegen 1998), les dates diffèrent sensiblement. Il est écrit : «le dernier pygargue a été abattu en Corse en 1959, mais le dernier cas de nidification remonte à 1943». D’où provient cette date de 1943, qui ne figure dans aucune autre publication ? Et quid de cet oiseau qui aurait été tué en 1959 ? Thibault (1983) indique qu’il n’existe «qu’un seul spécimen naturalisé, tué en 1938 ou 1939 et déposé chez un particulier de San-Petru-di-Venacu». Cet oiseau est un adulte ayant été empoisonné dans le massif du Cardo (Vallotton 2025), tandis qu’un mâle adulte a été tiré le 8 mars 1933 à l’étang de Biguglia (Mouillard 1934) et qu’un juvénile a été tué près d’Aléria en septembre 1948 (il est conservé au musée de la Corse à Corte ; Vallotton op. cit.), mais aucun oiseau qui aurait été tué sur l’île en 1959…
Dans l’Inventaire des oiseaux de France (Dubois et al. 2000), on peut lire : «Le Pygargue à queue blanche a niché en Corse, sur la côte est (Biguglia et Palo) et sur la côte ouest (Campo dell’Oro), jusque dans les années 1930 (au total 6 couples nicheurs en 1930). Le dernier cas probable date de 1956, mais des individus isolés ont été signalés jusqu’en 1968 sur les anciens sites de reproduction». Dans ce texte, qui sera repris in extenso dans le Nouvel inventaire des oiseaux de France (Dubois et al. 2008), les 6 couples nicheurs sont attribués à l’année 1930, comme le fit auparavant Yeatman (1971), et non 1939 tel que Terrasse (1965) l’avait écrit. Quelle est l’origine de cette date de dernière nidification «probable» ? Fait-elle, de manière erronée, référence à l’observation le 26 mai 1959 d’un pygargue adulte «posé au bord d’un petit étang de la côte est» (Ern 1959) ? L’auteur du texte en question n’a pas retrouvé la source de cette information (Pierre Le Maréchal in litt.).
Dans Rapaces nicheurs de France, Thiollay & Bretagnolle (2004) écrivaient : «Le Pygargue à queue blanche, qui a disparu de Corse autour des années 1940-1950, nichait sans doute également sur le continent». Ici, la date de dernière nidification a gagné une décennie et il est question d’une éventuelle nidification continentale du rapace, mais, comme les précédentes assertions, ces indications ne sont pas documentées et traduisent encore, sinon une grande imprécision, une franche incertitude : autour des années…, nichait sans doute…

Dans un article paru dans le Courrier du Parc de la Corse, Jean-Claude Thibault (1978) a écrit : « on possède peu de renseignements sur la nidification du Pygargue en Corse » et rapporte qu’au XIXe siècle «Whitehead (1885) estimait qu’il devait nicher près de Bonifacio, sans doute dans les falaises ». Mais cette mention repose sur une mauvaise traduction du texte anglais de Whitehead qui était : «I […] was told by a fisherman that a large Eagle nested on the opposite coast of Sardinia», ce qui signifie littéralement «un pêcheur m’a dit qu’un grand Aigle avait fait son nid sur la côte opposée de Sardaigne», qu’il faut comprendre «sur la côte de Sardaigne, en face». En effet, si Whitehead avait voulu dire que le pygargue «nichait sur la côte opposée à la Sardaigne [i.e. dans les falaises près de Bonifacio]», il aurait écrit : «I was told by a fisherman that a large Eagle nested on the coast opposite Sardinia». Mais surtout, si le pygargue avait niché en Corse, il est plus que vraisemblable que le pêcheur aurait simplement dit à Whitehead qu’un grand Aigle nichait «sur la côte (près) de Bonifacio»… Jean-Claude Thibault (in litt.) a validé cette analyse.
Dans Les oiseaux de la Corse, Thibault (1983) indiquait : «au siècle dernier, on estimait qu’il devait nicher près de Bonifaziu [Bonifacio] et peut-être non loin d’Aiacciu [Ajaccio]», citant à nouveau Whitehead (1885) pour Bonifacio et Parrot (1910) pour Ajaccio. Or, pour ce dernier site, Parrot (op. cit.) écrivait : «Ich beobachtete am 21. Februar ein über dem Campo di Loro hoch kreisendes Paar, von denen das eine Exemplar mindestens, nach der sehr hellen Färbung des Kopfes zu urteilen, ein ganz alter Vogel gewesen sein mußte», ce qui signifie «Le 21 février, j’ai observé un couple cerclant au-dessus du Campo di Loro, dont au moins l’un des spécimens devait être un très vieil oiseau, à en juger par la couleur très claire de sa tête». Il n’évoque nullement la possibilité d’une nidification… mais rapporte juste l’observation en plein cœur de l’hiver de deux oiseaux, dont un vieil adulte.
Dans The birds of Corsica Thibault & Bonaccorsi (1999) écrivent : «Bred near the main lakes on E coast, at least Biguglia L., Palo L., and possibly at Urbino L., and at Campo dell’Oro marshes on W coast», c’est-à-dire «Nichait près des principaux lacs de la côte est, au moins à la lagune de Biguglia, de Palo, et peut-être d’Urbino, ainsi que dans les marais de Campo dell’Oro sur la côte ouest». Aux précédentes mentions discutées plus haut s’ajoutent ici la lagune d’Urbino au-dessus de laquelle Smith (1938) a observé un adulte en vol le 24 octobre 1937, là encore, hors période de reproduction, ainsi que la lagune de Palo.
Dans Connaître les oiseaux de Corse, Thibault (2006) écrit plus prudemment : «[le pygargue] fut rarement observé par les naturalistes de passage, aussi est-on mal renseigné sur la chronologie de son extinction et sur la localisation des sites de nidification (probablement les étangs de Biguglia et Palu)».
Enfin, dans le Plan d’actions en faveur du Pygargue à queue blanche 2012-2022, Orabi (2012) reprenait les anciennes mentions de «nidification» émanant des précédents auteurs et présentait une carte récapitulative des sites concernés et des potentialités de colonisation du territoire français par l’espèce (dont le bassin lémanique ne faisait par ailleurs pas partie).
I-3) La remise en cause
Récemment, dans un courrier adressé à l’un de nous (LV), Jean-Claude Thibault, reconsidère les données à disposition pour la Corse et écrit : «En fait, on ne trouve pas d’information fiable sur un nid occupé par des Pygargues, dans l’intérieur, comme sur les côtes de Corse. Les rares informations ressemblent à des hypothèses, y compris celle de Michel Terrasse à l’étang de Palo (Thibault & Bonaccorsi 1999). On peut faire l’hypothèse que les individus observés en Corse, particulièrement les adultes, provenaient de la population nicheuse de Sardaigne toute proche, dont les vastes étendues marécageuses peu habitées étaient certainement beaucoup plus favorables au Pygargue que la Corse, jusqu’au début du XXe siècle en tout cas». Le pygargue nichait en effet en Sardaigne à cette époque, comme l’atteste un poussin d’environ 30-35 jours collecté le 26 mars 1903 au nord-est du Monte Tarè (Loceri, Nuoro) et conservé au Museo della Specola de Florence (Italie), sous la référence M3933, coll. 7380 (Jean-Claude Thibault, in litt.). Il y aurait eu jusqu’à 5-6 couples sur la côte orientale et au sud de l’île jusqu’à la fin des années 1950 (Schenk 1972), une temporalité compatible avec les observations faites en Corse (Vallotton 2025).

Il s’avère en effet que toutes les données relatives à la nidification du pygargue en Corse sont «indirectes, (…)déduites de témoignages» (Vallotton 2025). En retournant aux textes sources, il apparaît qu’elles reposent même toutes, sans exception, sur des hypothèses et des suppositions, et qu’il n’existe aucune preuve concrète, directe ou indirecte de la nidification du pygargue en Corse. Ainsi, aucun ornithologue n’a jamais observé de nid occupé par le pygargue ou de couple en période de reproduction, et aucun même n’a recueilli de témoignage d’un habitant de l’île qui en aurait été le témoin ou l’aurait entendu dire.
Par ailleurs, il n’existe aucun œuf de pygargue collecté en Corse dans les collections des muséums visités dans le cadre de l’étude de la supposée nidification en Haute-Savoie (Vallotton 2025), et Jean-Claude Thibault (in litt.) n’en a trouvé ni au Muséum national d’histoire naturelle de Paris ni au Natural History Museum de Tring (Angleterre) ni à l’American Museum of Natural History de New-York.
La description de la situation et les restes trouvés près de deux nids suspects en Corse, l’un au cap Revellata (Spitzenberger & Steiner 1959), l’autre près de Porto Vecchio (décrite comme un nid de balbuzard par Terrasse & Terrasse 1958, mais attribuée au pygargue par Michel Terrasse dans les années 1990), suggèrent fortement qu’il s’agissait bien là de nids de balbuzards (Thibault 1978, Thibault & Bonaccorsi 1999, Vallotton 2025).
De plus, comme nous l’avons déjà évoqué, les mentions corses du Pygargue à queue blanche figurant dans les publications des auteurs anciens concernent toutes des observations faites en période internuptiale : le «couple» de Campo dell’Oro a été vu en février (Parrot 1910), le mâle adulte de Biguglia a été tué début mars (Mouillard 1934), l’adulte de la lagune d’Urbino a été observé fin octobre (Smith 1938) et les individus isolés évoqués par Whitehead (1885) ont été observés en avril ou en mai. Jourdain (1912) écrivait à propos du pygargue en Corse : «c’est un visiteur hivernal dans le sud de l’île et les lagunes de la côte orientale, même si possiblement un couple pourrait être sédentaire, car l’espèce a été vue à la fin du printemps et que l’on sait qu’elle se reproduit en Sardaigne». Notez qu’il emploie le conditionnel et le terme «possiblement» pour évoquer la sédentarité d’un unique couple (ce qui sous-entend à peine que celui-ci pourrait nicher) en s’appuyant sur quelques observations printanières tardives et sur le fait que l’espèce niche en Sardaigne. Pour renforcer son point de vue, Jourdain (op. cit.) ajoute que John Whitehead «trouvait que ce n’était pas rare de le voir sur les lagunes en hiver […] et en voyait souvent un en avril et en mai», qu’Ettore Arrigoni degli Oddi «dit qu’il se reproduit probablement aussi en Corse» et que Carl Parrot «a vu un couple, dont un adulte, le 21 février 1910, qui cerclait au-dessus de Campo de l’Oro».
Rey-Jouvin (1928) n’écrit pas explicitement que le pygargue niche en Corse. Il indique juste que plusieurs individus (dont un couple d’adultes) y sont «sédentaires » et évoque des « renseignements » qu’il aurait eu sur la nidification du pygargue, mais ne fournit aucun détail et ne cite pas de source. De plus, son texte semble, comme les précédents, traduire des observations hivernales, puisqu’il dit attendre le début du printemps pour tenter de « capturer » (il faut entendre tirer au fusil…) ces oiseaux.
Mouillard (1934) décrit quant à lui un comportement de kleptoparasitisme du pygargue vis-à-vis du balbuzard à la lagune d’Urbino, où «l’aigle à queue blanche est bien connu des pêcheurs […] et où il serait, paraît-il, assez répandu en hiver». On pourrait penser que ce comportement, assez classique, a lieu lorsque les balbuzards sont revenus d’Afrique… ce qui attesterait indirectement de la présence du pygargue en période nuptiale, mais ce serait oublier le fait que le Balbuzard pêcheur est sédentaire en Corse, donc présent en hiver en même temps que les pygargues hivernants.
Tout cela est donc bien inconsistant, d’autant plus que, comme en Haute-Savoie (Vallotton 2025), il n’existe aucune mention de pygargue adulte ou juvénile ayant été tué en Corse en période de reproduction, ce qui a de quoi surprendre quand on sait la grande passion des porteurs de fusils pour les rapaces à cette époque.
On peut encore ajouter à cela que ni Etchécopar & Hüe (1955) ni les frères Terrasse (Terrasse & Terrasse 1958) n’ont observé l’espèce lors de leur séjour sur l’île dans les années 1950.

II – Le pygargue nicheur (?) en France continentale
Des recherches approfondies sur la présence historique du Pygargue à queue blanche en France confirment qu’il n’existe, au cours des siècles passés, aucune mention d’une quelconque nidification de l’espèce dans les régions où elle s’est installée récemment, à savoir la Lorraine, la Champagne et la Brenne.
II-1) Grand Est
Pour la Lorraine, Léger et al. (1995) ont recensé toutes les données de Pygargue à queue blanche depuis le milieu du XVIIIe siècle et rapportent l’intérêt de cette région pour l’hivernage de l’espèce en France. Ils indiquent ainsi que dans les années 1960, la Lorraine était la seule région française où hivernait régulièrement le pygargue, mais ils ne signalent aucun cas, aucune tentative ni même aucune suspicion de sa nidification dans la région, avant celle de la période récente.
En Champagne, où l’hivernage était quasi régulier depuis 1945-1950 sur l’ancien étang du Der, précurseur du célèbre lac du Der-Chantecoq, aucune donnée de nidification n’est connue des zones de grands étangs médiévaux, mais il convient aussi de rappeler l’absence de toute source ornithologique pour le XVIIIe et le XIXe siècle.
Concernant l’Alsace, Kempf (1976) écrivait qu’«il est presque certain, quoique aucun texte ancien ne l’atteste, que le Pygargue à queue blanche nichait autrefois dans notre province, jusque probablement vers les X-XVesiècles», mais Didier & Kirmser (2017) ne reprennent pas ces affirmations et indiquent au contraire que les observations mentionnées par plusieurs auteurs du XIXe siècle « ne concernent a priori que des oiseaux hivernants ou migrateurs», précisant même que «la nidification de cette espèce en Alsace n’est pas mentionnée».
II-2) Centre-Val-de-Loire
Salerne (1767), repris par Buffon (1770), cite la découverte d’un nid (avec 2 œufs) dans le parc de Chambord (Loir-et-Cher) et d’un autre (avec un jeune) en 1769 à Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher), ce qui semble démontrer que le pygargue nichait en France continentale au XVIIIe siècle. Toutefois, pygargue et balbuzard sont assez inextricablement mélangés dans cet essai, et amalgamés dans des déclarations très fantaisistes. Difficile donc d’identifier avec certitude la ponte de Chambord, mais au moins un détail fourni par Salerne (op. cit.) pointe sans ambiguïté vers le balbuzard : «Ses ongles sont ronds, au lieu que ceux des autres sont ordinairement un peu plats». Le Balbuzard pêcheur est en effet le seul rapace au monde qui possède des serres de section ronde.
II-3) Rhône-Alpes
Une mention ancienne d’un cas de reproduction du Pygargue à queue blanche en Haute-Savoie repose sur un article d’Horace Bourdillon (1892), publié dans Diana, le journal de la société suisse des chasseurs. Mais une enquête approfondie a démontré que cette prétendue nidification ne reposait sur aucun fait sérieux et incontestable (Vallotton 2025), comme d’autres ornithologues l’avaient signalé à l’époque, d’abord André Engel, dont le démenti a été relayé par Fatio (1899) et Richard (1920), puis Stemmler (1932).

II-4) Aquitaine
À propos du pygargue dans le sud-ouest de la France, Docteur (1856) indique : «on croit qu’il niche dans le département [de la Gironde], où il n’est pas très rare» et que Dorgan (1846), à propos des oiseaux de la Grande Lande, évoque «le Pyrargue [sic], qui fait son nid dans la contrée la plus solitaire». Cependant, la nidification ancienne de l’espèce dans les Landes ou en Gironde reste là encore du domaine de l’hypothèse, Salvat (1948) citant un énorme nid trouvé en mars 1920 dans un boisement de pins maritimes en bordure de l’étang d’Hourtin (Gironde), l’attribue «sous réserve» à cette espèce.
Plus au nord, en lisière de la forêt d’Olonne (Vendée), Salvat (op. cit.) relate l’observation troublante, en août 1937, de deux grands rapaces dont le comportement évoque un couple alarmant à proximité de son site de nidification ou de jeunes quelque part alentour. Il écrit : «Brusquement surgit au loin un couple de rapaces à l’envergure géante, aux cris assourdissants : de vrais cris d’Orfraie…Ce vacarme, orchestré par le grondement des lames battant le pied de la dune et le gémissement de la brise dans les cimes des pins, a laissé le souvenir d’une apparition saisissante. Les Orfraies ne luttèrent pas longtemps contre le vent du large : elles décrivirent un orbe vers la pineraie. Profils bruns, ailes étoffées, rémiges puissantes». Cela fait penser au pygargue à queue blanche, mais l’absence de mention de la queue blanche typique des adultes de l’espèce interroge.
II-5) Sud-Est
Enfin, s’agissant de la Camargue pour laquelle Jaubert & Barthélémy-Lapommeraye (1859) écrivaient que le pygargue «se reproduisait autrefois, dit-on, en Basse Camargue», cette assertion semble plausible eu égard aux anciennes ripisylves du Rhône alors sauvage, mais, là encore, il n’en existe aucune preuve concrète.
Ajoutons également que Degland & Gerbe (1867) ne mentionnent aucun cas de nidification avérée ou supposée du Pygargue à queue blanche en France continentale ou en Corse.

III – Le pygargue a niché en Bretagne !
La découverte sur l’îlot rocheux d’Er Yoh, à l’est de l’île d’Houat (Morbihan), d’un fémur et d’un tibiotarse de Pygargue à queue blanche juvénile (encore au nid ou à peine envolé) et ceux d’un adulte, dans un dépôt sédimentaire datant de la fin du Néolithique (3000-2500 av. J.-C.) indique que l’espèce nichait en Bretagne à cette époque (Tresset 2005, Pascal et al. 2006). Et il s’agit finalement de la seule et unique preuve de reproduction de l’espèce en France… il y a plusieurs millénaires il est vrai.
IV – Conclusion
Des recherches bibliographiques et muséologiques approfondies montrent que les preuves formelles de nidification du Pygargue à queue blanche en Corse et en France métropolitaine dans les temps historiques font totalement défaut. Le mythe de la présence de plusieurs couples nicheurs en Corse au début du XXe siècle repose d’abord sur l’interprétation hasardeuse de quelques mentions hivernales ou printanières par Mayaud (1936), puis par l’extrapolation optimiste de Terrasse (1965). Lors d’un entretien téléphonique avec MD en novembre dernier, Jean-François Terrasse (comm. pers.) est convenu qu’il n’existait aucune preuve que le pygargue ait niché en Corse et a indiqué avoir «extrapolé» l’effectif de 6 couples qu’il cite à partir du nombre de lagunes potentiellement favorables pour l’espèce sur l’île de Beauté, tout en «restant convaincu» que le pygargue a niché en Corse antérieurement.
En dépit de l’absence totale de preuves concrètes et même d’indices fiables, le mythe de la nidification du Pygargue à queue blanche en France continentale et en Corse continue d’être perpétué, jusque dans les documents officiels les plus importants. Ainsi, dans le très récent Plan national d’actions en faveur du Balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus) et du Pygargue à queue blanche (Haliaeetus albicilla) 2020-2029 établi par la LPO (Csabaï 2019), il est écrit, sans la moindre référence bibliographique et de façon très péremptoire : «Le Pygargue à queue blanche a niché en France continentale jusqu’au XVIIIe siècle avec certitude, très probablement encore localement jusqu’à la fin du XIXe siècle, et jusqu’au milieu du XXe siècle en Corse. Les derniers couples nichaient sur les étangs de la côte est de l’île au début des années 1950 puis le Pygargue a fini par s’éteindre définitivement moins d’une décennie plus tard». On notera également que les dernières nidifications ont progressé ici de deux décennies et que la «disparition» de l’espèce en Corse est indiquée au début des années 1960…
Après trois décennies (depuis la fin des années 1970) au cours desquelles des comportements nuptiaux (chants, vols de parade en fin d’hiver, bris et transport de branches) ont été observés chez les adultes hivernants sur les grands lacs champenois, sans toutefois de cantonnement constaté, rappelons pour conclure qu’au moins sept couples de Pygargue à queue blanche (et peut-être neuf) nichent actuellement en France :
• trois en Lorraine, à savoir un en Moselle, où la première nidification a eu lieu en 2011 (François et al. 2016), un en Meurthe-et-Moselle depuis 2022 et un en Meuse depuis 2023 (Lhomer 2025);
• un (et peut-être deux) en Brenne, où l’espèce s’est installée en 2017 (Quaintenne et al. 2025);
• un en Sologne, où le pygargue niche depuis 2023 (Pelsy 2023);
• et deux (voire trois) en Champagne humide, les deux premiers présents depuis 2019 (Quaintenne et al. 2025).
Faisant preuve d’une incroyable dynamique depuis les années 1990, la population européenne du Pygargue à queue blanche est en effet passée de 5000-6600 couples au début des années 2000 (BirdLife International 2004) à 10000 en 2010-2012 et sans doute 15000 couples actuellement (Schepers 2020), tout en étendant son aire de répartition vers l’ouest. Va-t-elle de nouveau atteindre la Bretagne ? Et nichera-t-elle un jour en Corse ?

Références : • BirdLife International (2004). Birds in Europe: population estimates, trends and conservation status. BirdLife Conservation Series No. 12. BirdLife International, Cambridge. • Bourdillon H. (1892). Aigle Pygargue (Aquila albicilla). Société suisse des chasseurs, Genève et Zofingen. Diana : 190-191. • Buffon G.-L. L. (1770). Histoire naturelle des oiseaux. Imprimerie Royale, Paris. • Csabaï E. (2019). Plan national d’actions en faveur du Balbuzard pêcheur et du Pygargue à queue blanche – 2020-2029. LPO, DREAL Centre-Val de Loire, Ministère de la Transition écologique et solidaire. • Degland C.D. & Gerbe Z. (1867). Ornithologie européenne ou catalogue descriptif, analytique et raisonné des oiseaux observés en Europe. Tome 1. Baillière J.B. et fils, Paris. • Didier S. & Kirmser D. (2017). Pygargue à queue blanche. In Muller Y., Dronneau C. & Bronner J.-M. (coord.), Atlas des oiseaux d’Alsace. Nidification et hivernage. Collection «Atlas de la faune d’Alsace». 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Nous remercions tout spécialement Jean-Claude Thibault, grand spécialiste de la Corse, qui a accepté de relire ce manuscrit reposant en partie sur ses publications et qui nous a fourni de précieuses informations complémentaires sur le statut de l’espèce sur l’île de Beauté, ainsi que les photos du poussin sarde naturalisé. Ce travail lui doit beaucoup.
Contact : Laurent Vallotton (laurent.vallotton@geneve.ch)
Citation recommandée : Vallotton L., Riols C. & Duquet M. (2025). Le Pygargue à queue blanche a-t-il réellement niché en France autrefois ? Post-Ornithos 2 : e2025.12.10.

