Les îles Canaries : point chaud ornithologique

Par Olivier Iborra & Gilles Cheylan

Vue satellite de l’archipel des Canaries montrant la proximité avec le Maroc

Ayant eu l’opportunité de nous rendre aux Canaries en mai 2026, nous avons visité deux îles de l’archipel : une occidentale, Tenerife, la plus grande (2050 km2) du 9 au 11, et une orientale, Fuerteventura, la seconde plus grande (1650 km2), du 12 au 15. Par ailleurs l’un d’entre nous (OI) avait séjourné du 3 au 9 août 2023 sur La Gomera, une des plus petites îles occidentales, forestière et abrupte, plus précisément à Valle Gran Rey sur la côte ouest de l’île, face à El Hierro et au pied du parc de Garajonay. Ce compte-rendu est le reflet de ces deux séjours ornithologiques dans ce point-chaud de Macaronésie. 

I – Les Canaries

Composé de sept îles (fig. 1), cet archipel volcanique espagnol est situé dans l’Atlantique tropical juste au nord du tropique du Cancer, au large de la côte nord-ouest de l’Afrique, l’île la plus orientale, Lanzarote, se trouvant à 100 km à peine du Maroc. La biogéographie des Canaries (voir plus loin) est fortement influencée par leur insularité mais aussi par cette proximité avec le continent africain. 

fig. 1. L’archipel espagnol des Canaries est composé de quatre îles occidentales et de trois îles orientales
I-1. Géographie

Les premières îles, Lanzarote et Fuerteventura, ont émergé il y a 15 à 20 millions d’années (Ma), suivies par Grande Canarie (14-16 Ma), Tenerife (12-16 Ma), La Gomera (9-12 Ma), La Palma (1,6 Ma), la plus récente étant El Hierro (1 Ma). 
Toutes sont formées par un point chaud sous la plaque africaine, ce qui explique la présence de paysages spectaculaires incluant des montagnes, des caldeiras et des cônes volcaniques, ainsi que des falaises côtières abruptes (La Gomera, Agaete sur Grande Canarie), des champs de lave récents et anciens (Teide sur Tenerife) et des vallées profondes (barrancos) creusées par l’érosion. Le point culminant de l’archipel est le Teide à 3715 m, qui est également le plus haut sommet d’Espagne.

Le climat des Canaries est de type subtropical océanique, mais il varie fortement selon l’altitude, l’exposition aux vents dominants (alizés) et les îles. Les côtes y sont généralement chaudes et sèches, les versants nord plus humides grâce aux nuages apportés par les alizés (p. ex. Raso de la Bruma à La Gomera) et les sommets plus froids avec des épisodes de gel et parfois de neige. Les précipitations augmentent avec l’altitude sur les versants exposés aux vents.

1. Le Teide, Tenerife, décembre 2022 (© Marc Duquet)
I-2. Biogéographie

Les Canaries appartiennent à la région biogéographique de la Macaronésie, qui comprend également l’état insulaire du Cap-Vert et les archipels portugais de Madère, des Açores et des Selvagens. L’isolement de ces archipels a favorisé une évolution indépendante de nombreuses espèces et conduit à un fort taux d’endémisme : de nombreuses plantes et animaux ne vivent nulle part ailleurs sur Terre. Tous taxons confondus, l’archipel des Canaries abrite 17000 espèces sauvages, dont un tiers d’espèces endémiques, ce qui en fait un véritable point-chaud de biodiversité à l’échelle mondiale. On distingue cinq grands étages de végétation en fonction de l’altitude.
 
• La zone littorale (en dessous de 300 m) – Les habitats y sont très secs avec une végétation xérophile, composée d’euphorbes, de Crassulacées, de cactées introduites et d’arbustes résistants à la sécheresse. Le plus typique est le cardonal-tabaibal (photo 2), un écosystème emblématique des Canaries, caractérisé par une végétation de buissons arides, des plantes succulentes et des températures chaudes.

2. Paysage xérophile côtier de type «brousse» à Euphorbes candélabres Euphorbia candelabrum, San Andres, Tenerife, mai 2026 (© Olivier Iborra)

• La forêt thermophile (de 300 à 500 m) – Aujourd’hui très réduite, à la fois par l’urbanisation et l’agriculture, elle subsiste sous forme d’îlots parsemés de genévriers, d’oliviers sauvages et de Dragonniers des Canaries Dracaena draco, l’une des plantes emblématiques de l’archipel.
 
• La laurisylve (de 500 à 1200 m) – Considérée comme l’écosystème le plus remarquable des Canaries, cette forêt humide subtropicale se maintient en dépit de la faible pluviométrie des îles, grâce aux brouillards produits par les alizés. Elle est dominée par six arbres endémiques de Macaronésie – la Myricaire faux-hêtre Myrica faya, le Houx des Canaries Ilex canariensis, le Laurier des Canaries Laurus novocanariensis, le Viñátigo Persea indica, le Til Ocotea foetens et le Laurier-tin des Canaries Viburnum rigidum – et deux espèces d’Éricacées, la Bruyère arborescente Erica arborea et l’Arbousier des Canaries Arbutus canariensis. La laurisylve constitue un vestige des forêts subtropicales qui couvraient l’ensemble du bassin méditerranéen au Tertiaire. Elle est particulièrement bien conservée dans le parc national de Garajonay, sur l’île orientale de La Gomera, où elle conserve 71% de la ressource en eau de l’île. La laurisylve est également présente sur la face nord-nord-ouest de Tenerife, mais elle y est beaucoup plus difficile d’accès.

3. Laurisylve, Raso de la Bruma, La Gomera, août 2023 (© Olivier Iborra)

Il est important de noter que sur les versants nord des îles occidentales (La Palma, El Hierro, La Gomera et Tenerife), entre les deux étages de végétation décrits ci-dessus, la transition vers la laurisylve pure s’effectue par un écotone dénommé fayal-brezal (brousse à bruyères), caractérisé par des Bruyères géantes et laissant progressivement la place à la laurisylve. 
 
• La pinède (de 1200 à 2000 m) – Sur les adrets, la laurisylve est remplacée par des pinèdes de Pin canarien Pinus canariensis, endémique de l’archipel (Schönfelder 2026), une espèce remarquable dont l’écorce épaisse lui permet de très bien résister au feu et qui repousse facilement après les incendies grâce à sa grande capacité de régénération. 
 
• La haute montagne (à partir de 2000 m) – Le climat devient froid et sec et la végétation est caractérisée par le Genévrier-cèdre Juniperus cedrus, deux espèces de genêts, l’étonnante Vipérine de Tenerife Echium wildpretil (photo 28), qui dresse ses hampes florales ornées d’une multitude de petites fleurs rouges jusqu’à 2,5 m de hauteur, et de nombreuses espèces adaptées aux sols volcaniques. 

4. Versants sud (à g.) et ouest (à dr.) du Teide, Tenerife, mai 2026 (© Olivier Iborra). On remarque l’opposition de la végétation créée par les différences d’exposition des versants, avec, à l’ouest, la laurisylve gorgée d’eau, grâce aux nuages alimentés par les alizés.

Les eaux bordant les Canaries abritent une riche biodiversité, notamment des dauphins, des baleines et des tortues marines. La faune terrestre y est relativement pauvre, avec une absence de grands mammifères, liée à l’insularité. En revanche, on y trouve une grande variété de reptiles endémiques appartenant aux familles des Lacertidés (genre Gallotia comprenant plusieurs espèces géantes), aux Scincidés et aux Gekkonidés. De même, les oiseaux sont représentés par 76 espèces natives (dont 9 endémiques) incluant 40 sous-espèces uniques (certaines d’entre elles conjointement avec Madère), 150 autres espèces qui utilisent régulièrement l’archipel au cours de leur cycle annuel et 19 espèces éteintes (Rodriguez & Rodriguez 2026). 
 
Les principales menaces qui pèsent sur l’archipel sont : 1°) le changement climatique, qui met particulièrement en péril les écosystèmes d’altitude et les forêts de lauriers, avec pour corollaire des incendies de forêt, 2°) l’urbanisation et le développement touristique, 3°) les espèces exotiques envahissantes. Mais les différents enjeux écologiques identifiés par les institutions espagnoles ont permis de mettre en place un réseau de plusieurs espaces protégés, parmi lesquels le parc national du Teide à Tenerife et le parc national de Garajonay sur La Gomera.

II – Compte-rendu de voyage

Voici un résumé de nos observations, notées au fur et à mesure sur le terrain, avec le plus de minutie possible et mises au propre dès que possible, généralement en fin d’après-midi ou en soirée, après vérifications des identifications à l’aide des photos et des guides (en particulier de Juana & Varela 2005 et III Atlas de las aves en época de reproducción en Espana), lorsque cela s’avérait nécessaire pour être certain à la fois de la présence, de la répartition et, en toute rigueur, de l’identification. Une liste globale des espèces observées est présentée en fin d’article. Elle a pour référence la base de données mondiale Avibase, qui est régulièrement mise à jour. Nous ne présentons dans cette liste que les taxons que nous avons observés, toutefois, nous distinguons les différentes îles dans lesquelles ces espèces ont été vues. Comme Rodriguez & Rodriguez (2026), nous avons utilisé l’initiale de chacune d’entre elles pour les citer, à savoir T (Tenerife), C (Grande Canarie), G (La Gomera) et F (Fuerteventura), et nous donnons un avis sur la facilité d’observation de chacune des espèces contactées. 

Rodrigez & Rodriguez (op. cit.) mentionnent pour 2025 : 76 espèces nicheuses, dont 9 endémiques et 40 sous-espèces uniques (quelques-unes étant communes avec Madère). Par ailleurs, 150 espèces séjournent régulièrement dans l’archipel et plus de 200 y sont de passage lors de leurs migrations. Au total ce sont, selon ces auteurs, quelques 403 espèces autochtones qui fréquentent l’archipel à un moment donné de leur cycle annuel. Nous n’en avons observé que 82, à savoir 30 sur La Gomera, 52 sur Tenerife, 10 sur Grande Canarie et 20 sur Fuerteventura, ce qui n’est pas surprenant, car nos séjours, bien qu’intenses en heures et pression d’observation, ont finalement été courts. Par ailleurs, à La Gomera en 2023, le mois d’août n’est pas le meilleur moment pour observer des oiseaux. Sans surprise le nombre de taxons observés est plus important dans les îles occidentales boisées, auxquelles s’ajoutent la grande superficie et l’étagement complet de la végétation pour Tenerife par rapport à La Gomera. 

II-1. La Gomera (4-11 août 2023)

5. Valle Gran Rey, La Gomera, août 2023 (© Olivier Iborra)

Avec ses falaises abruptes, cette île passe très rapidement du niveau de la mer à plus de 1000 m. Trente espèces seulement y ont été observées et nous n’avons vu aucun des deux pigeons endémiques, bien qu’ils y soient présents. Cependant, La Gomera abrite une des plus grandes colonies de Puffins cendrés Calonectris borealis. La quantité d’oiseaux observés y est impressionnante, aussi bien la nuit lorsque les adultes se rendent dans les falaises pour y apporter de la nourriture aux poussins que le jour, en mer, où se forment des radeaux de plusieurs centaines voire milliers d’individus. C’est notamment le cas entre La Gomera et El Hierro, de grands canyons marins séparant ces deux îles, canyons par ailleurs très favorables aux cétacés.

6. Partie d’un radeau de Puffins cendrés, La Gomera, août 2023 (© Olivier Iborra)

Par ailleurs, comme dans l’ensemble de l’archipel, le Pouillot des Canaries Phylloscopus canariensis, le Serin des Canaries Serinus canaria et le Pipit de Berthelot Anthus berthelotii y sont communs et faciles à voir (en particulier sur les bordures littorales pour ce dernier). 

7. Puffin cendré, Fuerteventura, octobre 2023 (© Honza Grünwald)
8. Pipit de Berthelot, Fuerteventura, novembre 2025 (© Henry Wyn-Jones)
9. Pouillot des Canaries, Tenerife, septembre 2024 (© Nathaniel Dargue)
10. Serin des Canaries, Tenerife, mars 2024 (© Volker Hesse)

II-2. Tenerife (9-11 mai 2026)

fig. 2. L’île de Tenerife

Avec plus de 2000 km2 et une amplitude altitudinale allant du niveau de la mer jusqu’à 3715 m au sommet du Teide, Tenerife est la plus grande et la plus diversifiée des îles de l’archipel. Elle possède tous les étages de végétation décrits plus haut (voir I-2). Trois choses sont frappantes à Tenerife : son hétérogénéité en termes de paysage et de milieux naturels, l’opposition très marquée entre les versants selon leur exposition et les difficultés d’accès dues au relief tourmenté, tant au niveau de la mer qu’en altitude. Même si la pression anthropique – urbanisation, agriculture et tourisme – est forte et très visible, en particulier sur les rares plaines et bas de versants doux existants, et s’étend parfois jusqu’à mi-pente (soit à plus de 1000 m), cela n’empêche pas une grande diversité ornithologique.

Ainsi, avant d’arriver dans la laurisylve ou la pinède, selon l’exposition des versants, les zones de transitions cultivées abritent un cortège d’espèces assez cosmopolite, composé du Pinson des Canaries Fringilla canariensis, au plumage très sombre sur le dos et la tête, du Serin des Canaries, du Pouillot des Canaries, du Pipit de Berthelot, du Merle noir Turdus merula, de la Mésange nord-africaine Cyanistes teneriffae, du Martinet unicolore Apus unicolor, très abondant, et de la Caille des blés Coturnix coturnix (oiseaux de passage ?). À noter que lors de notre passage à Tenerife, aucune fauvette n’a été contactée, alors que la Fauvette mélanocéphale Curruca melanocephala, par exemple, y est sédentaire.

11. Pinson des Canaries, Tenerife, mars 2022 (© Christoph Moning)
12. Mésange nord-africaine, Tenerife, janvier 2025 (© Mac Aragon)
13. Martinets unicolores, Tenerife, septembre 2018 (© Andrés Rojas Sánchez)
14. Pipit de Berthelot, Tenerife, février 2017 (© Marco Valentini)

Comme à La Gomera, certains sites de laurisylve abritent les deux colombidés endémiques, le Pigeon de Bolle Columba bollii, très inféodé à cet habitat, et le Pigeon des lauriers Columba junionae, dont la répartition est plus large, l’espèce étant plus ubiquiste. Hélas, en dépit de nos efforts, nous n’avons pu les observer. Par ailleurs sur les neuf espèces endémiques de l’archipel, deux sont uniquement présentes à Tenerife : le Rougegorge de Tenerife Erithacus superbus et le Pinson bleu Fringilla teydea. Le premier est assez commun à proximité de la pinède et dans les zones de transition entre zones cultivées et laurisylve (Rodriguez & Rodriguez, op.cit.). Le second, emblématique, est assez fréquent dans les pinèdes, sur les flancs sud et sud-est du Teide, entre 1200 et 1700 m d’altitude, où plusieurs individus ont été contactés, bien qu’ils se tiennent souvent dans les branches hautes.

15. Rougegorge de Tenerife, Tenerife, février 2026 (© Alexander Thomas)
16. Serin des Canaries, Tenerife, février 2017 (© Marco Valentini)
17. Pinède, Tenerife, mai 2026 (© Olivier Iborra)
18. Pinède, Tenerife, mai 2026 (© Olivier Iborra)
19. Pinson bleu, Tenerife, mars 2020 © (Daniel Petterson)
20. Pigeon de Bolle, Tenerife, mars 2020 (© Daniel Petterson)
21. Pigeon des lauriers, Tenerife, juin 2021 (© Lutz Duerselen)

Au nord-est de l’île, dans des paysages totalement différents, après être redescendus du Teide et avoir traversé l’île d’ouest en est, nous sommes passés par tous les étages de végétations pour déboucher sur le littoral escarpé de Los Roques des Anaga, un site réputé pour l’observation des oiseaux pélagiques, sans que nous puissions y faire d’observations particulières…

II-3. Grande Canarie (9 mai, soirée du 17 mai et matinée du 18 mai 2026)

fig. 3. L’île de Grande Canarie

Nous n’avons effectué que deux courts passages sur cette île, avec un bref arrêt au port d’Agaete en partant et en revenant de Tenerife pour nous rendre à Fuerteventura. Sur cette île vit le Pinson de Grande Canarie Fringilla polatzky, considéré encore récemment comme une sous-espèce du Pinson bleu, mais nous n’avons pas eu le temps de le rechercher. Les falaises d’Agaete abritent une colonie de Puffins cendrés. Pendant la traversée entre Las Palmas (Grande Canarie) et Morro Jable (Fuerteventura), nous avons observé quelques Puffins cendrés, de nombreux Puffins des Anglais Puffinus puffinus (Howell & Zufelt 2021), un possible Puffin de Macaronésie Puffinus baroli, dont le vol avec des battements d’ailes très rapides et la petite taille sont assez typiques, et un Pétrel de Bulwer Bulweria bulwerii, au plumage chocolat foncé dessus et très blanc dessous et avec le bout de la queue aminci. Au retour, le 18 mai, nous avons entendu les cris sonores de perruches sur le littoral de l’île, a priori des Perruches à collier Psittacula krameri.

II-4. Fuerteventura (12-17 mai 2026)

22. Environs de Tindaya, Fuerteventura, décembre 2022 (© Marc Duquet)
fig. 4. L’île de Fuerteventura

Âgée de presque 20 Ma, Fuerteventura est une île connue pour ses paysages désertiques et très colorés. C’est une mosaïque d’épices africaines balayée par les vents, car les alizés y sont permanents et assez puissants. L’île est parsemée de villages blancs qui apparaissent comme autant de grains, au pied des volcans usés par l’érosion. Les paysages agricoles ou pierreux sont dominés par le rouge, couleur typique du paysage du cosco donné par deux ficoides (Aizoacées) dominantes, la plus commune étant la Ficoide à fleurs nodales Mesembryanthemum nodiflorum, dont les tiges rouges tapissent les sols qu’ils soient sableux ou pierreux.
 
Ces paysages sont l’habitat typique de l’Outarde houbara Chlamydotis undulata, qui n’est plus présente actuellement que sur Fuerteventura, où elle est en nette diminution, et Lanzarote. C’est également dans ce type de milieu que nous avons observé le Courvite isabelle Cursorius cursor, le Ganga unibande Pterocles orientalis et l’Alouette pispolette Alaudala rufescens, cette dernière étant assez commune. 

23. Outarde houbara, Tindaya, Fuerteventura, mai 2026 (© Olivier Iborra). Notez la couleur rouge du sol, produite par la Ficoide à fleurs nodales.

Ces terrains désertiques, pierreux et chauds, dans lesquels les couleurs varient en fonction du type de lave, de l’éclairage et de la végétation constituent les pâturages d’une race de chèvres présentant 46 robes différentes, dont le lait abondant est transformé en différents fromages aux goûts puissants et variés. 

24. Troupeau de chèvres près de Tindaya, Fuerteventura, mai 2026 (© Olivier Iborra)

Par ailleurs, Fuerteventura abrite la seule population de Tarier des Canaries Saxicola dacotiae de l’archipel. La population de l’espèce était estimée à 20000 oiseaux en 2010 mais, en 2024, elle avait décliné de 60%, apparemment en lien avec la diminution des précipitations (Rodriguez & Rodriguez 2025). Ce tarier ne fréquente pas les zones anthropisées et s’avère difficile à observer. Nous l’avons vu le long de la piste qui relie Tindaya à la mer, dans le barranco de Esquinzo, où nous avons également trouvé une petite colonie de Moineaux espagnols Passer hispaniolensis, dont les mâles attiraient l’attention par leur positionnement sommital sur les coins supérieurs des murets en pierre, devenant ainsi très visibles, alors que les femelles et les jeunes volants se tenaient en contrebas d’un four à chaux, à l’abri du vent, des prédateurs et des observateurs. 
 
En descendant le barranco de Esquinzo, à partir de la Finca du même nom, nous avons vu une femelle de Pie-grièche grise Lanius excubitor koenigi, assez commune sur l’île, qui nichait dans des buissons de tamaris au fond du ravin. C’est également là que nous avons observé, la Perdrix gambra Alectoris barbara koenigi, une espèce africaine qui a été introduite dans tout l’archipel. La descente du barranco de Esquinzo, nous a conduit jusqu’à la mer, après la découverte d’une petite colonie de Roselins githagines Bucanetes githagineus de la sous-espèce endémique amantum, présente dans tout l’archipel. Ce fringille semble apprécier les zones basses, rocheuses et semi-désertiques.

25. Roselin githagine, Fuerteventura, février 2019 (© Jonathan Farooqi)
26. Tarier des Canaries, Fuerteventura, mars 2020 (© Daniel Pettersson)

Le premier Vautour percnoptère Neophron percnopterus que nous avons observé sur l’île a également été vu sur ce site, un adulte assez sombre qui nous a survolé en direction de l’est pour aller se perdre dans la montagne sacrée de Tindaya. Au total, lors de notre séjour, dans différentes localités et sans le chercher, nous l’avons observé à quatre reprises, dont une fois transportant de la nourriture. La population insulaire, qui appartient à la sous-espèce majorensis, est sédentaire. Les oiseaux sont de grande taille et lourds, ce qui se remarque dès qu’on les voit. Cette population a connu une forte régression au milieu du XXe siècle et les couples nicheurs sont aujourd’hui concentrés sur Fuerteventura, Lanzarote et les îlots alentours où, grâce à des modalités de gestion appropriées, le nombre de territoires occupés est passé de 22 en 2001 à 96 en 2022, pour un effectif de 496 oiseaux (Rodriguez & Rodriguez 2025). Seul grand rapace de l’île, il est assez facile à voir, ce qui n’est pas le cas du Faucon de Barbarie Falco peregrinus pelegrinoides, observé une seule fois, bien que plus de 250 couples nichent dans tout l’archipel actuellement.
 
Le Grand Corbeau Corvus corax, très présent aux Canaries, est commun à Fuerteventura, où nous avons fait plusieurs observations de petits groupes (5-6 individus) sur des sites de nidification potentiels. C’est le prédateur le plus courant, d’autant plus qu’il est très opportuniste.

III – Conclusion

Ces séjours, en particulier le second, nous ont permis de mesurer la richesse de l’archipel des Canaries, ici au travers des oiseaux, mais cela est vrai pour tous les groupes d’animaux, notamment les lézards du genre Galliota, ainsi que pour sa flore extraordinaire (2100 espèces dénombrées actuellement dont un quart environ sont endémiques d’une île ou de l’archipel tout entier). Cet endémisme constitue toute la richesse et les particularités de ce point chaud et se traduit sur l’avifaune. Cela permet aux ornithologues de venir prendre conscience, sur le terrain, de l’évolution darwinienne à l’œuvre.
 
L’archipel des Canaries, au-delà de sa beauté et de la douceur de son climat est un laboratoire à ciel ouvert, où les forces naturelles en action et leurs conséquences peuvent être touchées du doigt. C’est pourquoi il est aussi important de souligner, pour conclure, que les Canaries bénéficient de 86 zones importantes pour la conservation des oiseaux (ZEPA en espagnol), réparties sur l’ensemble des îles, y compris sur des îlots inaccessibles pour les touristes, à 100 km au nord des îles principales. Ceci nous paraît d’autant plus judicieux à rappeler que l’archipel accueille en moyenne chaque année entre 15 et 17 millions de visiteurs, avec une tendance à la hausse. Bien que les littoraux urbanisés soient les plus fréquentés, la pression anthropique est de plus en plus forte et il est donc crucial de préserver les atouts naturels de ce point chaud de biodiversité, tant en termes d’espèces que d’habitats. 

Références : • De Juana E. & Varela J.M. (2005). Aves de España. SEO/BirdLife. Lynx Edicions, Barcelona. • Howell N.G. & Zufelt K. (2021). Guide photos des oiseaux marins du monde. Identifier toutes les espèces pélagiques. Delachaux et Niestlé, Paris. • Rodriguez B. & Rodriguez A. (2025). Todas las aves de Canarias. Guia des Naturaleza. Editorial Verena Zech, Santa Urusla, Tenerife. • Schönfelder P. & I. (2026). Plantas de Canarias. Flora autóctona. Editorial Verena Zech, Santa Urusla, Tenerife.

27. Allenos de La Oliva, Tindaya, Fuerteventura,
mai 2026 (© Olivier Iborra)
28. Vipérine de Tenerife, Teide, Tenerife,
mai 2026 (© Gilles Cheylan)

Annexe : Liste des 82 espèces d’oiseaux observées pendant les deux séjours aux Canaries – La Gomera (août 2023, Olivier Iborra) et Tenerife, Grande Canarie et Fuenteventura (mai 2026, Gilles Cheylan & Olivier Iborra). Les initiales des îles où l’espèce a été vue sont indiquées entre parenthèses.

Tadorne de Belon (T, F), Tadorne casarca (F), Canard colvert (T, C), Caille des blés (T), Perdrix gambra (F), Grèbe castagneux (C), Grèbe huppé (C), Pigeon ramier (T, G), Tourterelle turque (T, C, G), Tourterelle maillée (T), Ganga unibande (F), Martinet unicolore (G, T, F), Martinet pâle (G), Martinet noir (T), Coucou gris (G, T), Gallinule poule-d’eau (C, G), Outarde houbara (F), Océanite tempête (G), Puffin cendré (G, F), Puffin des Anglais (G, C), Pétrel de Bulwer (G, C), Cigogne blanche (T), Bihoreau gris (T), Héron garde-bœufs (T), Héron cendré (T, G), Héron pourpré (T), Grande Aigrette (T), Aigrette garzette (T, G), Ibis falcinelle (G), Grand Cormoran (T), Avocette élégante (C), Échasse blanche (C), Gravelot à collier interrompu (F), Courlis cendré (F), Goéland leucophée (T, C, G, F), Sterne pierregarin (G), Sterne caugek (G, T), Balbuzard pêcheur (G), Vautour percnoptère (F), Épervier d’Europe (T), Buse variable (T, G), Huppe fasciée (T, G), Pic épeiche (T, G), Guêpier d’Europe (T), Faucon crécerelle (F, T), Faucon de Barbarie (F), Perruche à collier (C), Loriot d’Europe (G, T), Pie-grièche grise (F, T), Grand Corbeau (F), Corneille noire (T), Moineau espagnol (C, F, G, T), Pipit de Berthelot (C, F, G, T), Bergeronnette grise (T), Pinson des Canaries (T), Pinson bleu (T), Roselin githagine (F), Verdier d’Europe (T), Linotte mélodieuse (T), Chardonneret élégant (T), Serin cini (T), Serin des Canaries (T, G), Mésange nord-africaine (T, G), Mésange charbonnière (T), Alouette pispolette (F), Alouette des champs (G, T), Hirondelle de fenêtre (T), Hirondelle rustique (C), Hirondelle de rivage (C), Pouillot véloce (T), Pouillot des Canaries (C, F, G, T), Roitelet de Tenerife (T), Étourneau sansonnet (G), Rougegorge de Tenerife (T), Rossignol philomèle (T, C), Rougequeue à front blanc (T), Rougequeue noir (T), Traquet motteux (F), Tarier pâtre (T), Tarier des Canaries (F), Grive musicienne (T), Merle noir (T).

Contact : Olivier Iborra (olivier.Iborra@gmail.com)

Citation recommandée : Iborra O. & Cheylan G. (2026). Les îles Canaries : point-chaud ornithologique. Post-Ornithos 3 : e2026.08.19.