Observation d’une Alouette de Heine dans le Pas-de-Calais
Par Guy Flohart & Marc Duquet

I-Chronologie des observations
Le 12 décembre 2025 en début d’après-midi, une petite alouette arrivant de l’ouest se pose à proximité d’un groupe d’Alouettes haussecols et de linottes dans les herbus des Hemmes-de-Marck, sur la commune de Marck (Pas-de-Calais). Elle sera observée brièvement avant un envol généralisé et ne sera pas revue en dépit d’une heure et demie de recherches intensives. La description qui en est faite est la suivante : «petite alouette couleur sable, identifiée en premier lieu comme Alouette calandrelle» (obs. Simon Ernst).
Elle sera revue le lendemain en fin de matinée par plusieurs observateurs. L’un d’eux indique l’avoir repérée en vol, puis observée au sol à une cinquantaine de mètres par bribes de quelques secondes, lors de ses déplacements entre des touffes de végétation, et note son plumage pâle, son bec fort et l’absence de huppe sur sa tête (à la différence des Alouettes des champs vues peu avant), de même que des stries claires sur sa poitrine, moins prononcées que chez l’Alouette des champs (obs. Christian Gloria). Il ajoute qu’un ornitho local considère qu’il s’agit de stries sur le côté du poitrail, possibles pour une Alouette calandrelle… L’oiseau ne sera pas revu ce jour-là.
Le 15 décembre, la «Calandrelle» est repérée en vol dans un groupe de linottes qui se posent, puis redécollent, tandis que l’alouette reste seule immobile, tapie au sol. Bien visible de 3/4 dos, elle redécolle après moins d’une minute d’observation et part loin au sud-est (obs. Quentin Dupriez). Elle sera revue le lendemain dans la matinée (obs. Édouard Dansette).
Le 17 décembre, GF retrouve l’oiseau dans le même secteur, au sein d’une troupe d’Alouettes haussecols. Les conditions d’observations sont bonnes et permettent de prendre une série de photos. L’identification a été effectuée à partir des guides de Shirihai & Svensson (2018) et de van Duivendijk (2024).


Plusieurs caractères indiquent qu’il s’agit d’une alouette de type «pispolette» et excluent définitivement une Alouette calandrelle Calandrella brachydactyla :
• les stries sur la poitrine sont continues et bien marquées (>> absentes ou peu marquées chez la Calandrelle),
• une projection primaire courte laisse apparaître 3 rémiges (>> aucune projection primaire chez la Calandrelle en plumage frais),
• le dos est finement strié (>> stries plus noires et plus épaisses chez la Calandrelle),
• quelques stries sont visibles sur les flancs (>> absentes chez la Calandrelle)
• la P5 est de longueur intermédiaire avec P4 et P6.

Par ailleurs, plusieurs critères pointent vers les Alouettes de Heine Alaudala heinei et de Swinhoe Alaudala cheleensis :
• l’aspect très clair, sable, du plumage (>> plus roux, plus chaud chez la Pispolette),
• les stries sombres dessus et dessous,
• le bec à culmen incurvé (>> culmen droit et bec moins globuleux chez la Pispolette),
• la P5 de longueur intermédiaire avec P4 et P6 (>> en général P5 nettement plus longue que P6 chez la Pispolette),
• les tertiaires rousses à centre noir et frange blanche,
• les rectrices rousses, au pattern équivalent à celui des tertiaires.

Enfin les caractères suivants écartent l’Alouette de Swinhoe :
• la teinte claire et non brune/roussâtre sur le dessus,
• les stries fines de la poitrine qui ne forment pas de taches sombres sur les côtés.

Le 22 décembre, cette alouette sera observée durant une vingtaine de minutes, se déplaçant constamment entre les touffes de graminées. Elle se tient souvent dressée et en alerte, se déplace sur plusieurs mètres en courrant rapidement ou se tient penchée sur le sol pour se nourrir. Elle accompagne des linottes et des Alouettes des champs, mais ne les suit pas lors de leurs envols collectifs. Par comparaison directe avec l’Alouette des champs, elle est décrite comme étant «bien plus petite, remarquablement plus claire, de couleur sable froid (absence de nuance rousse). Bec épais, court et pâle. Corps proportionné différemment. Sa grosse tête alourdi l’avant du corps. Les stries sur le dos et la poitrine sont plus discrètes mais bien présentes. Les zones contrastées sont les tertiaires et les petites couvertures alaires». Les cris répétés émis à l’envol ne pourront pas être enregistrés, mais ils sont décrits comme étant «secs et roulés, exactement comme ceux de l’Alouette pispolette henei disponibles dans l’application Le guide ornitho» (obs. François Richir).
Elle sera revue brièvement les 23, 24 et 25 décembre, et aperçue une dernière fois le 1er janvier 2026. L’ensemble des observations est disponible sur Observations Nord/Pas-de-Calais sous l’appellation Alouette calandrelle puis Alouette pispolette, ainsi que sur Faune France.
Sollicité par Quentin Dupriez, Lars Svensson a écrit : «cet oiseau ressemble certainement à une «pispolette orientale», donc à l’un des taxons heinei, aharonii, pseudobaetica ou persica. Les distinguer les uns des autres peut s’avérer difficile sans avoir l’oiseau en main et sans mesures et détails plus fins du plumage. Mais cela ressemble à une Alouette de Heine Alaudala heinei, selon la nouvelle taxonomie proposée par Per Alström».



II-Discussion
II-1 Taxonomie
Une étude de l’ADN mitochondrial et nucléaire, du plumage, de la structure, du chant, d’autres comportements et de l’habitat des différentes populations du complexe Alouette pispolette-Alouette raytal (Alström et al. 2021) a révélé l’existence de quatre lignées évolutives distinctes et a proposé de distinguer quatre espèces différentes. Désormais rattachées au genre Alaudala (autrefois à Calandrella), il s’agit de l’Alouette pispolette A. rufescens (Espagne, Afrique du Nord et Proche-Orient), de l’Alouette de Heine Alaudala heinei (de la Turquie et de l’Ukraine jusqu’à la Mongolie), de l’Alouette de Swinhoe Alaudala cheleensis (de l’Asie centrale au nord-est de la Chine) et de l’Alouette raytal Alaudala raytal (sud-est de l’Iran, nord du sous-continent Indien et Myanmar).

et en bas, Alouette de Swinhoe (à g.), Russie, septembre 2024 (© Stanislas Cherepushkin) et Alouette raytal, Inde, septembre 2025 (© Rajesh Kalra)
L’Alouette de Heine occupe des habitats semi-désertiques et désertiques secs, souvent sur des sols salins, et contrairement aux autres espèces du genre Alaudala, la plupart de ses populations sont migratrices. L’Alouette de Heine est divisée en trois sous-espèces (Alström & Donald 2023) :
• A. h. heinei est présente de l’est de la Turquie jusqu’au sud de la Mongolie ; ses populations occidentales hivernent probablement au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Ouest, tandis que l’aire d’hivernage des oiseaux orientaux est inconnue, mais se trouve probablement au moins en partie en Chine ;
• A. h. aharonii niche en Turquie centrale sur le haut-plateau d’Anatolie ; principalement migratrice, elle hiverne au sud jusqu’en Syrie, mais certains individus peuvent être sédentaires.
• A. h. persica se rencontre du sud de l’Irak et de l’Iran jusqu’au sud-est de l’Afghanistan.
II-2 Critères d’identification
Les éléments d’identification présentés ci-après sont tirés de Birds of the World (Alström & Donald 2023) et du guide de Nils van Duivendijk (2024) ; les photos proviennent de eBird.
L’Alouette de Heine ressemble superficiellement à une Alouette des champs Alauda arvensis, mais cette dernière, plus grande et plus lourde, a un bec en proportion plus long et plus fin.
L’Alouette calandrelle Calandrella brachydactyla se distingue par ses tertiaires plus longues, qui atteignent quasiment la pointe de l’aile repliée, d’où l’absence de projection primaire proéminente, et son bec légèrement plus long et moins «trapu». Sa poitrine est généralement peu marquée, avec seulement quelques fines stries sur les côtés et une grande tache noirâtre de chaque côté de la poitrine, et elle ne présente pas de stries sombres sur les flancs. Son motif de tête est très contrasté, avec un sourcil et un cercle oculaire blancs proéminents, son front est souvent presque dépourvu de stries (>> front et calotte uniformément striés chez l’Alouette de Heine). De plus, front et calotte sont souvent plus roux que les parties supérieures, ce qui n’est pas le cas chez l’Alouette de Heine.




C’est à l’Alouette pispolette que l’Alouette de Heine ressemble le plus et à laquelle elle a longtemps été rattachée. Elle est toutefois légèrement plus grande que celle-ci (elle est à peu près de la taille de l’Alouette calandrelle) et sa queue est proportionnellement un peu plus longue. Certains individus ont en outre un bec nettement plus fort que celui de la Pispolette. La teinte de fond des parties supérieures, de la face et des parties inférieures est moins nuancée de roux que chez cette dernière en plumage frais (mais cette différence est pratiquement inexistante en plumage usé). De plus, les stries sombres sur la poitrine sont en moyenne plus fines que chez la Pispolette, et chez certains individus, elles sont aussi fines que des aiguilles et sont très clairsemées au centre de la poitrine, ce qui n’est probablement le cas chez aucune Alouette pispolette.
Par rapport à l’Alouette de Swinhoe, présente en Asie centrale (ssp. leucophaea) et dans le sud de la Mongolie (cheleensis), l’Alouette de Heine se distingue généralement par sa projection primaire plus longue et ses primaires externes plus espacées et plus régulièrement réparties sur l’aile fermée. L’écart entre P7 (la plus longue) et P6 est généralement à peu près égal à l’écart entre P6 et P5, tandis que chez l’Alouette de Swinhoe, l’écart entre P7 et P6 est généralement considérablement plus court qu’entre P6 et P5. Chez les deux espèces, P8 dépasse parfois très légèrement l’extrémité de P7. Chez l’Alouette de Heine, le vexille interne de la rectrice la plus externe est en moyenne plus sombre, produisant un coin blanc plus isolé (mais c’est parfois aussi le cas chez l’Alouette de Swinhoe). En vol, la queue proportionnellement plus courte de l’Alouette de Heine peut parfois être évaluée.


II-3 Mue et sous-espèces
Mue – Les Alouettes de Heine adultes effectuent une seule mue annuelle, complète, après la reproduction. En Asie centrale, cette mue est à son apogée dans la première moitié de juillet. La mue postjuvénile, qui débute à l’âge de 45-60 jours, est également complète (Alström & Donald 2023).
Sous-espèces – Les différences entre les trois sous-espèces de l’Alouette de Heine sont subtiles et peu utiles en dehors de leurs aires de répartition habituelles. En plumage frais (automne), la sous-espèce heinei a le dessus gris-brun chamoisé et la poitrine lavée de chamois pâle, tandis que la sous-espèce aharonii est plus pâle et plus grise dessus et plus blanche dessous. La sous-espèce persica est plus chamoisée dessus que heinei et aharonii, avec en moyenne des stries plus fines et plus clairsemées dessous (Alström & Donald op. cit.).

II-4 Occurrence en Europe du Nord et de l’Ouest
Selon Alström & Donald (2023), il semble probable qu’au moins certaines, voire la plupart ou même toutes les données d’Alouette «pispolette» provenant des pays d’Europe du Nord, d’Europe centrale et d’Europe de l’Est, ainsi que des îles méditerranéennes (Baléares, Sicile, Malte, Crète) concernent l’Alouette de Heine, migratrice, plutôt que l’Alouette pispolette ou l’Alouette de Swinhoe, qui sont toutes deux sédentaires.
Les premières données d’Alouette de Heine obtenues en Europe à ce jour proviennent toutes de Scandinavie – trois de Suède (BirdLife Sverige), la première en 1991, et une de Norvège (BirdLife Norge) :
• 1991 Suède – Gotland : Hoburgen, 1 individu, 9-10 mai.
• 2003 Suède – Blekinge : Sydudden, Utlängan, 1 individu, 10-14 février.
• 2013 Norvège – Finnmark : Hornøya, Vardø, 1 individu, 30 mai.
• 2014 Suède – Lule lappmark : Vuollerim, 1 individu (ssp. heinei), 28 novembre-2 décembre.
On peut ajouter à cette courte liste cinq données avec photos figurant sur eBird :
• 2020 Bulgarie – Dobritch : Shabla Lake, 18 janvier 2020 (Pavel Simeonov).
• 2020 Grèce – Égée méridionale : Aliki, Naxos, 17 novembre (Yiannis Banakakis).
• 2021 Autriche – Basse-Autriche : Rabensburg, 1-6 février (Helmut Pfeifenberger et al.).
• 2021 Grèce – Macédoine-Orientale-et-Thrace : Ptelea, Egiros, 25-27 décembre (Dimitris Kokkinidis, Fanis Theofanopoulos, Thanasis Tsafonis), puis Elous, Egiros, 3 février 2022 (Dimitris Kokkinidis).
• 2025 Roumanie – Tulcea : Sălcioara, 20 décembre (George Brad).
Il est intéressant de noter que la plupart (78%, n = 9) de ces données sont hivernales et comprises entre la mi-novembre et la mi-février, comme celle du Pas-de-Calais, les autres étant printanières (mai).



Il existe par ailleurs deux mentions d’oiseaux non identifiés au niveau spécifique et inscrits comme Alouette pispolette/de Heine sur les listes nationales respectives :
• 1986 Suède – Skåne : Falsterbo, 1 individu, 27-28 avril (Geir Mobakken in Viles 2021).
• 1992 Grande-Bretagne – Dorset : Portland Bill, 1 individu, 2 mai (Dickie & Vinicombe 1995, Naylor 2025).
À noter que ces deux données sont également printanières (fin avril-mai), comme celles de Suède et Norvège.
III-Conclusion
L’observation d’une alouette présentant les caractéristiques de l’Alouette de Heine à Marck (Pas-de-Calais) du 11 décembre 2025 au 1er janvier 2026 constitue une première mention pour la France. Il est intéressant de remarquer qu’une autre Alouette de Heine a été signalée à la même période (20 décembre 2025) en Roumanie (Viles 2025).

Références : • Alström P. & Donald P.F. (2023). Turkestan Short-toed Lark (Alaudala heinei), version 2.0. In Rodewald P.G. & Keeney B.K. (eds), Birds of the World. Cornell Lab of Ornithology, Ithaca. • Alström P., van Linschooten J., Donald P.F. et al. (2021). Multiple species delimitation approaches applied to the avian lark genus Alaudala. Molecular Phylogenetics and Evolution 154 : 106994. • Dickie I. & Vinicombe K. (1995). Lesser Short-toed Lark in Dorset : new to Britain. British Birds 88(12) : 593-599. • Naylor K.A. (2025). Asian/Mediterranean/Turkestan Short-toed Lark (group) Alaudala cheleenis/rufescens/heinei (Vieillot, 1819). Historical Rare Birds. • Shirihai H. & Svensson L. (2018). Handbook of Western Palearctic Birds. Volume 1, Passerines: Larks to Phylloscopus Warblers. Helm, London. • van Duivendijk N. (2024). Identifier les oiseaux d’Europe. Le guide ultime. Tome 2. Du loriot aux bruants. Delachaux et Niestlé, Paris. • Viles S. (2021). Lesser Short-toed Lark consists of two species. BirdGuides, 09/02/2025. • Viles S. (2025). Review of the Week: 15-21 December 2025. BirdGuides, 22/12/2025.
Merci à Lars Svensson qui a confirmé l’identification de cette alouette, et à Philippe J. Dubois qui a relu notre manuscrit.
Citation recommandée : Flohart G. & Duquet M. (2026). Observation d’une Alouette de Heine dans le Pas-de-Calais. Post-Ornithos 3 : e2026.01.14.

