Un Plongeon du Pacifique en Bretagne en 2015 ?

Par Philippe J. Dubois

1. Plongeon arctique et Plongeon du Pacifique (à dr.), Logonna-Daoulas, Finistère, décembre 2015 (© Élise Rousseau). Le profil de tête et la longueur du bec du Plongeon du Pacifique sont bien différents de ceux du Plongeon arctique. Noter également qu’il nage avec le corps très enfoncé dans l’eau.

Le 6 décembre 2015, en compagnie d’Élise Rousseau, nous observons au niveau de la pointe de Bindy, sur la commune de Logonna-Daoulas (Finistère), recherchant notamment les plongeons et grèbes qui hivernent régulièrement dans ce secteur. À la mi-journée, nous trouvons un groupe lâche de 8 Plongeons arctiques Gavia arctica, qui pêchent non loin du bord, sur une mer parsemée de vaguelettes (vent d’ouest modéré à assez fort). Parmi eux, je distingue nettement aux jumelles un oiseau légèrement plus petit que les autres, avec une silhouette plus ronde, notamment au niveau de la tête, un bec plus court et une tête plus enfumée que les trois Plongeons arctiques les plus proches. Intrigué, je détaille l’oiseau à la longue-vue, tandis qu’Élise prend quelques photos. Le petit groupe, sans doute poussé par le courant, s’éloigne peu à peu de la côte, tout en plongeant pour se nourrir et arrive dans une zone où l’éclairage est un peu moins bon. Déjà assez loin, les oiseaux s’arrêtent un moment pour se toiletter puis dérivent à nouveau et disparaissent derrière les îles du Bindy.

J’ai toutefois eu assez de temps pour bien voir cet oiseau intriguant. Je note donc, sur le terrain, les caractères suivants :
• Taille inférieure à celle d’un Plongeon arctique qui l’accompagne. Quel que soit l’angle, ce caractère est constant et permet de détecter aisément l’oiseau, même à distance.
• Silhouette un peu plus ramassée, plus compacte, moins effilée que le Plongeon arctique.
• Tête nettement plus ronde, notamment au niveau de la nuque et du sommet du crâne, moins allongée également.
• Bec plus court (de 10-15% environ), peut-être légèrement relevé vers le haut.
• Demi-lune pâle sous l’œil.
• Parotiques plus envahies de gris que le Plongeon arctique (mais variable en fonction de la lumière).
• Fin collier sous la gorge (plus ou moins visible en fonction de l’éclairage).
• Pas de tache blanche vue sur l’arrière des flancs de l’oiseau sur le terrain ; oiseau souvent très enfoncé dans l’eau. 
• Ligne noire assez épaisse au niveau du bas-ventre (“vent strap”), visible quand l’oiseau se toilette.

2. Plongeon arctique et Plongeon du Pacifique (à dr.), Logonna-Daoulas, Finistère, décembre 2015 (© Élise Rousseau). Comparé au Plongeon arctique, on distingue nettement la différence de structure, avec la tête ronde, le cou plus court, le bec plus fin et plus court et le profil de la tête moins anguleux, et l’on voit la demi-lune pâle sous l’œil et la jugulaire sombre (gris foncé).
3. À gauche, Plongeon arctique, Belgique, janvier 2026 (© Jeremiusz Trzaska) et à droite, Plongeon du Pacifique (à g.) avec un Plongeon arctique, Logonna-Daoulas, Finistère, décembre 2015 (© Élise Rousseau). Chez le Plongeon du Pacifique, on note la bride ventrale assez épaisse et la limite entre les parties supérieures sombres et les flancs blancs rectiligne et ininterrompue, sans l’ovale blanc visible à l’arrière chez le Plongeon arctique.

Tous ces critères plaident donc pour un Plongeon du Pacifique. Ayant vu (et photographié) pas mal d’individus de cette espèce en Corée du Sud en hiver 2013 (donc en plumage hivernal), j’ai vraiment le sentiment d’être en présence de ce plongeon. En Corée du Sud, les deux espèces étaient parfois mêlées et finalement on voyait, au premier coup d’œil, s’il s’agissait de l’un ou de l’autre car la silhouette générale de chacune d’elles est assez différente. 

Discussion

De retour chez moi, je contacte plusieurs personnes pour leur faire part de cette observation et recueillir leur avis.

Thibaut Chansac me répond que «ça le fait très bien», regrettant cependant que je n’aie pas pu voir les sous-caudales de l’oiseau ni celui-ci en vol. En fait on voit clairement les sous-caudales, sur la photo 3, où l’oiseau se nettoie.
 
De même Hugo Touzé, à l’époque secrétaire du CHN m’écrit : «Aucun problème pour moi, c’est un adulte de Plongeon du Pacifique ! Je n’ai rien à ajouter, tous les éléments que tu cites sont ok. La taille, la structure générale de l’oiseau, la forme et la longueur du bec, le plumage = TOUT est ok et « typique » pour moi». Hugo transmet néanmoins les photos à plusieurs personnes, dont voici les retours.
 
Pour Pierre-André Crochet : «Je ne vois juste pas comment ça peut être un Arctique. Pour moi, Pacifique. Sur la photo où il tourne on voit bien la ligne régulière tout le long des flancs sans tache sur l’arrière. La « vent strap » est large est continue. La structure et la forme du bec sont bien typiques du Pacifique. Idem pour la joue bien sombre»
 
Frédéric Jiguet : «Je suis d’accord sur tous les critères pro-Pacifique, mais je ne vois pas de bonne photo montrant vraiment les flancs, l’oiseau est très bas sur l’eau, sur les 4 photos que j’ai vues ; et sur une photo, on semble voir du blanc. Quand il se tourne pour se nettoyer, on devrait voir une tache sur un Arctique et le vent strap est très épais». Il y a une contradiction dans cette réponse, car FJ dit que l’on ne voit pas les flancs, mais il parle d’un « vent strap » épais, visible lorsque l’oiseau présente bien ses flancs (photo 3).
 
Daniel Lopez Velasco (CHN Espagnol) : «I understand the doubts regarding the ID of this bird. A number of features definitely point towards the bird being a Pacific, and what seems to be a complete dark band across the vent is of course very good for Pacific, however if that white visible on those 2 shots is indeed white, then I don’t think the bird can be ID as Pacific. It is true that Pacifics can show white along the flanks but as far as I know and also recalling my experience with the species (in Asia and North America) they never show obvious and isolated white in the « anterior thigh » area, as Black-Throated Diver does, and as this bird seems to show, just where a Black-throated Diver would show it». [Traduction : Je comprends les doutes concernant l’identification de cet oiseau. Un certain nombre de caractéristiques pointent clairement vers un Plongeon du Pacifique, et ce qui semble être une bande sombre complète sur le bas-ventre correspond bien sûr très bien au Plongeon du Pacifique, cependant, si le blanc visible sur ces deux photos est bien du blanc, alors je ne pense pas que l’oiseau puisse être identifié comme un Plongeon du Pacifique. Il est vrai que les Plongeons du Pacifique peuvent présenter du blanc le long des flancs, mais d’après ce que je sais et d’après mon expérience de cette espèce (en Asie et en Amérique du Nord), ils ne présentent jamais de blanc évident et isolé dans la zone «antérieure de la cuisse», comme chez le Plongeon arctique, et comme semble le montrer cet oiseau, exactement là où un Plongeon arctique le montrerait.]
Sur une photo, on voit en effet du blanc sur les flancs de ce plongeon, mais il ne se situe pas à l’endroit, où il est visible chez un Plongeon arctique. Chez le Plongeon arctique, l’ovale blanc est positionné très en arrière, tandis que le blanc visible sur ce Plongeon du Pacifique se situe presque au centre des flancs, comme le montre le montage suivant (photo 4). Notons également que, selon la position, on peut voir du blanc sur les flancs de certains Plongeons du Pacifique, principalement au milieu du corps comme chez l’oiseau finistérien (photo 5).
 
Enfin Josh Jones (BirdGuides) : «For me it is unquestionable on size, structure and the plumage features we can see. The bird looks absolutely perfect for a Pacific…» [Traduction : Pour moi, il n’y a aucun doute pour ce qui est de la taille, de la structure et des caractéristiques de plumage que l’on voit. Cet oiseau semble parfaitement correspondre à un Plongeon du Pacifique…] 

En 2020, après avoir de nouveau regardé mes photos et les avoir comparées à celles que j’avais pu faire en Asie en hiver, je les ai envoyées à l’ornithologue américain Steve Howell, dont voici la réponse : «It does look like a Pacific Loon but from these images I can’t be 100% certain; it would be nice to see the flanks more clearly. The other bird is obviously an Arctic Loon and would look very distinct in California, but the presumed Pacific would not stand out here as anything other than a Pacific.» [Traduction : Ça ressemble effectivement à un Plongeon du Pacifique, mais d’après ces images, je ne peux pas en être certain à 100% ; il serait intéressant de voir les flancs plus clairement. L’autre oiseau est manifestement un Plongeon arctique, qui se distinguerait très nettement en Californie, mais le présumé Plongeon du Pacifique ne ressortirait pas ici comme autre chose qu’un Plongeon du Pacifique.]
SH écrit donc qu’il ne pourrait pas distinguer cet oiseau d’un Plongeon du Pacifique aux États-Unis, mais il regrette aussi que les flancs ne soient pas visibles. Rappelons encore une fois que : 1°) l’ovale blanc à l’arrière des flancs n’a pas été vu sur cet oiseau sur le terrain et 2°) on ne le voit pas non plus lorsque l’oiseau se nettoie (photo 3). Or dans cette position, on devrait voir un décrochement blanc à l’arrière des flancs et non une démarcation rectiligne, sans encoche blanche. C’est d’ailleurs parce qu’en plus des critères observés, nous n’avions pas vu de blanc sur les flancs que nous avons pris des photos de ce plongeon surprenant. En consultant des photos sur Internet, on voit que lorsqu’il se nettoie, l’Arctique présente bien un décrochement blanc à l’arrière des flancs (photo 3). 

4. De haut en bas, Plongeon arctique, Logonna-Daoulas, Finistère, décembre 2015 (© Élise Rousseau), Plongeon du Pacifique, Logonna-Daoulas, Finistère, décembre 2015 (© Élise Rousseau) et Plongeon arctique, Nord, décembre 2025 (© Marc Roca). Chez le Plongeon arctique, l’ovale blanc remonte haut et se situe à l’arrière des flancs, au contact avec les sus- et sous-caudales, tandis que le blanc visible ici chez le Plongeon du Pacifique est beaucoup plus en avant et correspond aux plumes des flancs qui sont ébourrifées et remontent quelque peu. On voit nettement sur le Plongeon arctique du bas à quoi correspond le blanc visible sur les deux autres plongeons.
5. Plongeons du Pacifique montrant du blanc sur les flancs (en haut, Tennessee, décembre 2024, © Eric Bodker [à g.] et Californie, mai 2018, © Jamie Baker ; en bas, Canada, octobre 2022, © Aubrey Robson [à g.] et Canada, décembre 2023, © Amanda Guercio). Noter que le blanc qui apparaît sur les flancs de ces individus, à la différence du Plongeon arctique, ne dessine pas un ovale régulier et se situe à mi-chemin entre l’arrière et le milieu des flancs.

Conclusion

Au final, il serait tout même incroyable qu’un Plongeon arctique ait tout à la fois la taille, la bride ventrale noire, la jugulaire sombre, la forme du crâne, le bec et la structure identiques à ceux d’un Plongeon du Pacifique… D’autant qu’à la lecture de la littérature sur l’identification de l’espèce, les critères retenus ne sont pas particulièrement complexes (Birch & Lee 1995, 1997, Mullarney & Millington 2008, Mather 2010, Ammitzboellet al. 2017). C’est d’ailleurs pourquoi, depuis sa première apparition dans le Paléarctique occidental en 2010, l’espèce a fait l’objet de plus de 70 mentions (fig. 1, Duquet 2025). 
L’oiseau observé le 6 décembre 2015 à Logonna-Daoulas (Finistère) présentant le faisceau de caractères attendus pour l’espèce, il s’agit donc, à nos yeux, d’un Plongeon du Pacifique. La découverte d’un autre Plongeon du Pacifique à Penvénan (Côtes d’Armor) le 17 janvier 2026 m’a convaincu de publier le détail de l’observation de décembre 2015, ces deux individus constitueraient alors les premières mentions françaises de l’espèce. 

fig. 1. Localisation des deux mentions françaises et répartition des données ouest-paléarctiques (période 2007-2025), auxquels se sont ajoutées quelques nouvelles observations dans les îles Britanniques et en Norvège depuis le début de l’hiver (d’après Duquet 2025 modifié).

Remerciements. Tout d’abord un grand merci à Marc Duquet pour les conseils et l’amélioration substantielle de l’article, de même que pour la mise en page didactique de celui-ci, notamment au travers des montages photographiques qu’il a réalisés. Merci également à Stéphane Guérin et Sébastien Mauvieux pour les échanges constructifs que nous avons eus sur cet oiseau. Merci enfin aux personnes qui ont donné leur avis et à Hugo Touzé qui a fait circuler cette observation. 

Références : • Ammitzboell N.P., Werner S., Marques S.W. & Schweizer M. (2017). Pacific Loon at Silvanersee, Switzerland, in December 2015, with notes on genetics, identification and WP records. Dutch Birding 39 : 228-238. • Birch A. & Lee C.T. (1995). Identification of Pacific Diver, a potential vagrant to Europe. Birding World 8 : 458-466. • Birch A. & Lee C.T. (1997). Arctic and Pacific Loons: field identification. Birding 29 : 106-115. • Duquet M. (2025). Le Plongeon du Pacifique : où et quand ? Post-Ornithos 2 : e2025.02.23. • Mather J.R. (2010). Pacific Diver in Yorkshire: new to Britain and the Western Palearctic. British Birds 103 : 539-545. • Mullarney K. & Millington R. (2008). The Pacific and Black-throated Divers in Pembrokeshire. Birding World 21 : 63-66.

Citations recommandée : Dubois P.J. (2026). Un Plongeon du Pacifique en Bretagne en 2015 ? Post-Ornithos 3 : e2026.02.05.