Afflux de Flamants roses immatures dans l’est de la France
Addendum : de nouvelles données complémentaires figurent en encadré à la fin de l’article.
Par Pierre Crouzier & Marc Duquet

L’aire de répartition du Flamant rose s’étend sur les lagunes côtières et les grands lacs d’Afrique, d’Asie occidentale et du sud de l’Europe. Autour de la Méditerranée, il niche çà et là en Espagne, en Camargue, en Italie (y compris en Sardaigne), à Chypre et en Grèce ; il s’est reproduit en 2017 en Crimée et a tenté de le faire en 2023 en Bulgarie (Salvador et al. 2024). En France, l’espèce niche en une seule colonie, historiquement située sur l’étang du Fangassier en Camargue (Bouches-du-Rhône), mais qui s’est récemment déplacée dans les salins d’Aigues-Mortes (Gard) en Petite Camargue, où les flamants nichent avec succès depuis 2017 ; la population française fluctue autour de 12 000 couples, et dépasse de temps à autre les 20 000 couples, comme en 1985, 2000 et 2020 (Dubois et al. 2008, Quaintenne et al. 2020, 2022).
La plupart des oiseaux camarguais sont sédentaires ou un peu erratiques en période internuptiale, se répartissant alors de l’étang de Canet (Pyrénées-Orientales) aux salins d’Hyères (Var), ainsi qu’en Corse ; une faible proportion de la population est toutefois migratrice et se déplace selon trois axes : certains oiseaux voyagent jusqu’en Afrique de l’Ouest en longeant les côtes espagnoles et marocaines ; d’autres traversent la Méditerranée jusqu’en Algérie et en Tunisie ; les autres se dispersent le long des côtes italiennes de Ligurie et de l’Adriatique (Arnaud & Sallé 2022).
Chaque année quelques individus vagabondent au nord de la zone méditerranéenne, jusqu’en Seine-Maritime, dans la Somme ou encore en Suisse (Arnaud & Sallé op. cit.), en général isolément. Au début du mois de septembre 2025, un phénomène étonnant s’est produit dans l’est de la France, à savoir la remontée, d’une ampleur inédite à ce jour, de grands groupes de Flamants roses, composés uniquement d’immatures et quasi exclusivement d’oiseaux de 1re année.



Observations
• Le 4 septembre à 11h20, les observateurs du défilé de Fort-l’Écluse (Ain/Haute-Savoie), basés à Viry (Haute-Savoie), ont signalé un groupe de 40 Flamants roses volant vers le nord en direction de Genève (Suisse).
• Le même jour à 13h00, 34 immatures ont été vus se posant aux Grangettes (canton de Vaud), à la pointe orientale du lac Léman, soit à 84 km au nord-est de Fort-l’Écluse. Où sont passés les 6 individus manquants ? À 15h45, peu avant l’arrivée d’un violent orage sur Lausanne, les flamants se sont envolés et sont repartis vers le nord, en direction de Montreux puis de Vevey… avant d’être perdus de vue. Apparement aucun n’était bagué.
• Le lendemain (5 septembre), un groupe de 20 Flamants roses immatures a été découvert sur le lac de barrage de Klingnau (canton d’Argovie), quelque 170 km au nord-est des Grangettes ; ils y étaient toujours le 16 septembre.
• Le 6 septembre, 3 immatures ont également été vus au sud-est du lac de Constance, à Hard (Vorarlberg), juste de l’autre côté de la frontière avec l’Autriche… peut-être une partie des oiseaux manquants (?).
• Le 10 septembre, un autre groupe de 33 Flamants roses immatures volant vers l’est a été photographié en Dombes à Versailleux (Ain).
• Le 13 septembre, au moins 44 immatures (42 oiseaux de 1re année et 2 individus de 2e ou 3e année) ont été trouvés sur un autre étang de Dombes ; là encore, aucun des 40 individus dont les pattes étaient visibles n’était bagué. Ils ont été revus le 14.


Discussion
De plus en plus de Flamants roses dans le nord de la France ? Des Flamants roses avaient déjà été vus dans l’Ain, notamment en 2000, en 2015 et avant, mais jamais en effectifs aussi élevés : on dénombre par exemple 7 données en Dombes de 1972 à 2005, avec un maximum de 7 individus le 3 août 1992 (Bernard & Lebreton 2007).
Un peu plus au nord, un groupe de 34 individus avait été signalé à Val-d’Épy (Jura) le 26 octobre 2009. Ailleurs dans la moitié nord de la France, citons quatre données récentes – 6 individus à Trilbardou (Seine-et-Marne) le 11 août 2022 ; 2 individus à Ambleteuse (Pas-de-Calais) puis Grand-Fort-Philippe (Nord) le 9 octobre 2022 ; 12 individus à Nantes (Loire-Atlantique) le 23 juin 2023 ; 11 individus à Orléans (Loiret) le 14 avril 2024 – qui semblent traduire une augmentation des déplacements de groupes de Flamants roses vers le nord en période postnuptiale.
Dubois et al. (2008) signalaient déjà que l’observation de Flamants roses hors du littoral méditerranéen était devenue moins rare en même temps que la population nicheuse de Camargue augmentait. Le baguage a en effet montré que des individus camarguais pouvaient vagabonder loin du delta du Rhône, comme ce fut le cas du 1er septembre au 5 novembre 1998 en Suisse, lorsque 5 individus (dont un jeune de l’année bagué en Camargue) avaient séjourné au bord du lac de Neuchâtel à Cudrefin ; l’individu bagué avait été revu plus tard dans les Hautes-Alpes et était de retour en Camargue en février 1999 (Dubois et al. 2008). Selon ces auteurs, les observations au nord de la région méditerranéenne sont parfois consécutives à une tempête de sud-est, comme ce fut le cas en novembre 1982, où 4 à 6 individus furent notés dans l’Allier, 2 en Charente, 1 dans l’Isère et 2 dans la Marne.
Sous ses allures un peu gauches et en dépit de sa grande taille, le Flamant rose a des capacités de vol remarquables, des oiseaux espagnols équipés de balises ayant révélé que l’espèce peut voler (souvent de nuit) de 220 à 560 km d’une traite et même parcourir 1000 km en 15 h (Amat et al. 2005). Sa vitesse de vol est estimée à 50-60 km/h (Johnson & Cézilly 2007), mais peut atteindre 70 km/h lors des vols migratoires vers l’Afrique (Amat et al. 2005).

Conclusion
Ces observations de groupes de Flamants roses immatures au nord de la zone méditerranéenne au début du mois de septembre 2025 concernent au moins une centaine d’oiseaux, peut-être plus. Il est intéressant de relever qu’il s’agissait exclusivement d’immatures, notamment d’oiseaux de l’année, et qu’aucun oiseau bagué n’a été observé (mais qu’en est-il du baguage des poussins de Flamant rose actuellement en Camargue ?).
Elles peuvent être mises en parallèle de l’énorme afflux d’Ibis falcinelles observé dans les îles Britanniques, où des centaines d’oiseaux ont été notés (p. ex. un total de 605 individus le 8 septembre en Grande-Bretagne et en Irlande), leur arrivée ayant été favorisée par des vents de sud. L’avenir dira si ces remontées postnuptiales de Flamants roses au nord de la zone méditerranéenne vont devenir plus régulières ou s’il s’agissait-là d’un phénomène exceptionnel et ponctuel.
Afflux de Flamants roses : addendum (22/09/2025)
Quelques mentions supplémentaires nous ont été signalées après la publication de cet article. Plus au nord, en Allemagne, un jeune Flamant rose a été observé le 5 septembre sur le Titisee, un lac de la Forêt Noire. Plusieurs autres observations ont été faites aux confins du pourtour méditerranéen :
• le 1er septembre, 9 immatures ont été photographiés volant vers l’est au-dessus de l’aéroport de Nice (Alpes-Maritimes) ;
• le 7 septembre, 34 individus (29 juvéniles, 2 immatures et 3 adultes) ont fait halte sur le lac de Sainte-Foy-d’Aigrefeuille (Haute-Garonne), à deux pas de Toulouse. Un juvénile est porteur d’une bague couleur (chair). Le groupe était toujours présent le 22 ;
• des oiseaux en nombre inhabituel ont aussi été notés dans le marais d’Orx (Landes), notamment des groupes d’immatures, pour la plupart non bagués (p. ex. 45 juvéniles le 6 septembre et jusqu’à 147 individus au total les 12 et 14 septembre) ;
• en Corse enfin, où l’espèce est surtout vue dans la plaine orientale (notamment à l’étang de Biguglia ou dans les marais salants de Porto-Vecchio), 2 immatures ont stationné du 3 au 9 septembre au marais de Coggia, 20 km au nord d’Ajaccio, et le 4 septembre, 8 immatures et 1 adulte étaient à l’étang de Ventilegne, près de Bonifacio. Un immature était également sur la plage de Porto-Pollo1 à Serra-di-Ferro les 22 et 26 septembre ;
• début octobre, des juvéniles stationnent encore en Dombes (Ain) et un individu au moins a été vu volant vers le nord au dessus du 8e arr. de Lyon (Rhône) le 7 octobre dans l’après-midi.
Merci à Jacques Artieda (Corse-Ornitho), Georges Olioso, Thomas Lux, Alain Fossé, Michel Antoine Réglade et Olivier Iborra qui nous ont signalé certaines de ces données.
Migrer semble bénéfique pour les Flamants roses !
Une étude très récente (Cayuela et al. 2025) portant sur le vieillissement des Flamants roses de Camargue, selon qu’ils sont sédentaires ou migrateurs, a montré que, contrairement à l’adage qui prétend que les voyages forment la jeunesse, les migrations des Flamants roses améliorent leur vieillesse ! Cette étude, qui s’appuie sur 44 années de baguage et de suivi des Flamants roses camarguais, a mis en évidence que les individus migrateurs vieillissaient plus lentement que les sédentaires. Bien sûr, dans les premières années de leur vie, les flamants sédentaires s’en sortent mieux : bien installés dans les lagunes méditerranéennes pendant l’hiver, ils survivent mieux et se reproduisent davantage que les migrateurs. Mais en vieillissant, ces oiseaux sédentaires déclinent plus rapidement : leur capacité à se reproduire diminue, et le risque de mortalité augmente plus vite que chez les flamants migrateurs. Au contraire, ces derniers, lorsqu’ils partent hiverner en Italie, en Espagne ou en Afrique du Nord, paient un lourd tribut à ces voyages saisonniers en début de vie (plus forte mortalité et reproduction moindre), mais semblent le compenser par un vieillissement ralenti à un âge avancé.
Chez les espèces d’oiseaux longévives (le Flamant rose peut vivre jusqu’à 50 ans), on sait que la survie moyenne est globalement plus élevée chez les sédentaires que chez les migrateurs et chez les migrateurs de courte distance par rapport aux migrateurs de longue distance. Le taux de mortalité de base plus faible des flamants sédentaires pourrait en partie être lié à l’appâtage des canards dans les domaines de chasse et dans le parc ornithologique de Pont de Gau aux Saintes-Maries-de-la-Mer (Bouches-du-Rhône), les flamants se nourrissant volontiers des graines ou des brisures de riz dispensées pendant l’hiver. L’étude de Cayuela et al.(2025) révèle qu’au début de leur vie, les flamants sédentaires voient leur espérance de vie accrue de 26% par rapport aux individus migrateurs et ont plus de chances de se reproduire avec succès que ces derniers. Cela tient en partie à l’arrivée plus tardive (en moyenne 6 jours) des migrateurs dans la colonie de reproduction, qui les contraint à s’installer sur des emplacements périphériques moins propices, les sites centraux, peu dérangés et peu exposés à la prédation des mammifères terrestres, ayant déjà été pris par les flamants sédentaires. Mais après l’âge de 20 ans environ, la sénescence reproductive des individus sédentaires est plus marquée que celle des migrateurs, les premiers connaissant une baisse de 20% de leur succès reproducteur par rapport aux migrateurs, semblant payer le fait de s’être davantage reproduit qu’eux au début de leur vie.
Références : • Amat J.A., Rendon M.A., Rendón-Martos M., Garrido A. & Ramirez J.M. (2005). Ranging behaviour of greater flamingos during the breeding and post-breeding periods: Linking connectivity to biological processes. Biological Conservation 125 (2) : 183-192. • Arnaud A. & Sallé L. (2022). Flamant rose. In Dupuy J. & Sallé L. (coord.), Atlas des Oiseaux migrateurs de France. Volume 1 : des Phasianidés aux Procellariidés. LPO, MNHN. Mèze, Biotope éditions : 238-241. • Bernard A. & Lebreton P. (2007). Les oiseaux de la Dombes : une mise à jour. N°27-2007 de la revue « Dombes ». Fondation Pierre Vérots et Académie des Dombes, Villars-les-Dombes. • Cayuela H., Roques R., Arnaud A., Germain C., Béchet A. & Champagnon J. (2025). Migration shapes senescence in a long-lived bird. PNAS 122 (36) : e2422882122. • Dubois P.J., Olioso G., Le Maréchal P. & Yésou P. (2008). Nouvel inventaire des oiseaux de France. Delachaux et Niestlé, Paris. • Johnson A.R. & Cézilly F. (2007). The greater flamingo. T. & A.D. Poyser, London. • Quaintenne G. & les coordinateurs-espèce (2022). Les oiseaux nicheurs rares et menacés en France en 2020. Ornithos 29-2 : 73-111. • Quaintenne G., Gaudard C. & les coordinateurs-espèce (2020). Les oiseaux nicheurs rares et menacés en France en 2016 et 2017. Ornithos 27-2 : 73-111. • Salvador A., Rendón M.Á., Amat J.A. & M. Rendón-Martos (2024). Greater Flamingo (Phoenicopterus roseus), version 3.0. In Billerman S.M. & Keeney B.K. (eds), Birds of the World. Cornell Lab of Ornithology, Ithaca.
Merci à Pierre Yésou pour la transmission du récent article sur la sénescence des Flamants roses de Camargue.
Citation recommandée : Crouzier P. & Duquet M. (2025). Afflux de Flamants roses immatures dans l’est de la France. Post-Ornithos (marcduquet.com) 2 : e2025.09.19.

