Combien de Gobemouches noirs dans mon jardin ?

Addendum : des informations complémentaires figurent en encadré à la fin de l’article.

Si vous faites partie des chanceux qui voient des Gobemouches noirs en halte migratoire en fin d’été et à l’automne près de chez eux ou même directement dans leur jardin, vous vous êtes peut-être demandés, comme moi, si c’était le même oiseau qui stationnait plusieurs jours ou s’il y avait un renouvellement d’un matin sur l’autre… Pour le vérifier, j’utilise depuis plusieurs années un petit système d’identification individuelle des Gobemouches noirs qui marche plutôt bien. Il s’appuie d’abord sur l’âge de l’individu observé puis sur une combinaison de trois « paramètres » alaires facile à évaluer sur le terrain. Voici comment procéder en se fondant sur des détails du plumage résultant de la mue, qui est différente chez les juvéniles et les adultes, une certaine variabilité individuelle et l’usure du plumage.

Gobemouche noir, 1re année, Portugal, septembre 2019 (© Vasco Valadares)

Comment mue le Gobemouche noir ?
À l’instar des pipits, des bergeronnettes, des fauvettes et des bruants, les gobemouches « noir et blanc », c’est-à-dire le Gobemouche noir, mais également le Gobemouche à collier et le Gobemouche à demi-collier, ont une stratégie de mue alternative complexe (Duquet & Reeber 2019)  : 
– les juvéniles font une mue formative (= mue postjuvénile) partielle de juin à août, par laquelle ils renouvellent les plumes du corps, les petites et moyennes couvertures sus-alaires et quelques grandes couvertures internes ;
 puis, comme les adultes, les oiseaux de 1re année (= 1er hiver) effectuent une mue alternative (= mue prénuptiale), également partielle, en fin d’hiver (décembre-mars), qui permet de remplacer la majeure partie des plumes de contour du corps, toutes les tertiaires et les (petites, moyennes et grandes) couvertures sus-alaires internes (quelques grandes couvertures externes juvéniles subsistent)  ;
 enfin, les oiseaux de 2e année (= 1er été) et les adultes font une mue basique (= mue postnuptiale) complète de juin à septembre, généralement achevée avant la migration postnuptiale (Cramp & Simmons 2020, Blasco-Zumeta & Heinze 2023).

Plumages et mues du Gobemouche noir 1er cycle (de g. à dr., juvénile, Finlande, juillet 2016 © Uku Paal ; 1re année, Espagne, octobre 2024 © Ryan Shean ;
2e année, Turquie, avril 2025 © Mehmet Altunbas). Notez les quelques scapulaires à pointe blanche non muées de l’oiseau de 1re année.

Lors du passage postnuptial, tous les Gobemouches noirs visibles en France – oiseaux de l’année, mais aussi mâles et femelles adultes – portent donc un plumage similaire, de type féminin (le plumage des femelles ne change pas d’aspect d’une mue à l’autre). À cette époque, les mâles adultes se distinguent souvent à leurs rémiges noires (van Duivendijk 2024). De même un certain nombre de mâles de 1er cycle peuvent être identifiés à leurs rectrices centrales et sus-caudales noires, ces plumes étant brunâtres chez les femelles de même âge, mais la plupart des oiseaux sont intermédiaires donc impossibles à sexer (Blasco-Zumeta & Heinze 2023).

Adulte ou 1re année ?
Pour déterminer l’âge d’un Gobemouche noir en fin d’été et en automne, plus exactement pour savoir s’il s’agit d’un adulte ou d’un oiseau de 1re année, il existe plusieurs critères assez visibles, même sur le terrain (Duquet 1999). Ces critères sont également utilisables chez le Gobemouche à collier, mais dans la mesure où ce dernier migre vers le sud-est pour rejoindre ses quartiers d’hiver en Afrique australe (Taylor 2020), il est extrêmement rare en France, et plus généralement en Europe de l’Ouest, en période postnuptiale.

• Liserés des tertiaires – Assez facile à évaluer, la forme du liseré blanc sur le bord des tertiaires,  en particulier sur la tertiaire centrale, permet à elle seule de déterminer l’âge d’un Gobemouche noir à l’automne : chez un adulte, ce liseré est relativement fin (un peu plus épais chez le mâle que chez la femelle), d’épaisseur régulière dans la partie distale de la plume et se poursuit sans décrochement ni interruption du vexille externe au vexille interne ; chez un oiseau de 1re année, ce liseré blanc est large sur le vexille externe et s’épaissit encore un peu vers l’extrémité de la plume, formant un décrochement très net au niveau du rachis par rapport au liseré du vexille interne, qui est très fin ou quasi absent. 

Comparaison du dessin des tertiaires du Gobemouche noir 1re année (à g.) et adulte (à dr.)

Gobemouche noir, 2e année, Grande-Bretagne, mai 2015 (© Jon Lowes). Noter la mue incomplète au niveau des tertiaires, celles de l’aile droite et la plume supérieure de l’aile gauche
ayant mué en type adulte, alors que les deux tertiaires inférieures de l’aile gauche sont toujours de type juvénile ; ce contraste de mue indique sans équivoque un oiseau de 2e année.

Gobemouche noir adulte (à g.), Pologne, août 2016 (© Lukasz Pulawski) et Gobemouche noir 1re année, Espagne, septembre 2023 (© Ernesto Orellana Avilés)
Gobemouche noir adulte (à g.), Espagne, septembre 2023 (© Alfonso Rodrigo) et Gobemouche noir 1re année, Belgique, août 2019 (© Marc Fasol)

• Barre alaire supérieure (moyennes couvertures)  – En plumage de 1er cycle, l’extrémité des moyennes couvertures est blanchâtre et forme une seconde barre alaire typique. Elle peut être très marquée en plumage neuf, mais s’estompe avec l’usure, les oiseaux les moins typiques conservant tout de même quelques pointes blanchâtres ou grisâtres sur les moyennes couvertures les moins usées. Cette seconde barre alaire est en revanche totalement absente chez l’adulte. Elle subsiste en partie au printemps chez les oiseaux de 2e année, les mâles étant alors identifiables au contraste de mue visible entre les plumes neuves (noires) et les plumes juvéniles (brunes) qui subsistent, notamment sur l’aile.

• Barre alaire inférieure (grandes couvertures)  – Chez l’adulte, la barre alaire formée par l’extrémité blanche des grandes couvertures est de largeur régulière, mais est souvent réduite à un fin liseré (presque imperceptible) à l’automne en raison de l’usure, alors qu’elle est plus généralement large (plumes neuves) chez un 1re année. De plus, le dessin des grandes couvertures internes des oiseaux de 1er cycle est caractéristique, avec une large pointe blanche ou crème, le blanc remontant un peu en direction de la base de la plume de chaque côté du rachis et par un fin liseré sur le vexille externe (Cramp & Simmons 2020,  van Duivendijk 2024).

Gobemouche noir 1re année, Espagne, septembre 2024 (© Antonio M. Abella)
Gobemouche noir adulte, Espagne, octobre 2020 (© Santiago Caballero Carrera)

• Tache primaire – Chez le Gobemouche noir, la tache blanche à la base des rémiges primaires s’étend au maximum de p1 à p6 (numérotation ascendante, c’est-à-dire de l’intérieur, au contact des secondaires, vers l’extérieur de l’aile)  ; celle de la femelle adulte est généralement limitée aux 4-5 primaires internes, p1-p⅘(6), et ne dépasse pas la plus longue couverture primaire (van Duivendijk 2024). Cette tache primaire est très variable selon les individus ; elle est surtout marquée chez les adultes et est généralement plus petite, voire quasi absente, chez les oiseaux de 1er cycle.

Étendue de la tache primaire chez le Gobemouche noir (à g., mâle adulte, Tchéquie, août 2024 © Tomás Grim ; à dr., femelle 1re année, Norvège, mai 2024 © Éric François Roualet)

• Coloration générale – À l’automne, les adultes ont un plumage généralement brun pâle (tête et manteau notamment) dû à l’usure des plumes muées l’hiver précédent, tandis que les oiseaux de 1er cycle sont d’un brun plus foncé, ce qui fait souvent ressortir les traits jugulaires latéraux bruns, de part et d’autre de la gorge blanche. 

Un moyen simple pour distinguer les individus
Pour vérifier si un Gobemouche noir vu deux jours consécutifs au même endroit est le même ou s’il s’agit de deux individus différents qui se sont succédé sur le site, on peut s’appuyer sur la forme et l’étendue des marques alaires blanches. Après avoir déterminé si l’oiseau est un adulte ou un 1re année à l’aide du liseré des tertiaires, on peut alors évaluer :

 l’importance de la barre alaire supérieure (Mc = moyennes couvertures), pour les oiseaux de 1er cycle uniquement ; est-elle bien visible (valeur : 2), peu marquée (1) ou indistincte (0)  ? Cette dernière valeur est rare chez un 1er hiver (et systématique pour un adulte), mais compte tenu de l’usure, la barre alaire supérieure d’un oiseau de l’année peut ne pas être très évidente dès l’automne ;

 l’épaisseur de la barre alaire inférieure (Gc = grandes couvertures)  ; est-elle large et bien marquée (2) ou fine et peu visible (1)  ?

 l’étendue (longueur et épaisseur) de la tache primaire (Tp)  ; est-elle absente ou quasi invisible (00)  ? Est-elle plutôt courte (1) ou assez longue (2), fine (1) ou épaisse (2)  ? Ces deux paramètres se combinant pour donner un score de 11 (tache primaire courte et fine), 12 (courte et épaisse), 21 (longue et fine) et 22 (longue et épaisse). 

On peut alors utiliser la notation « Âge-Mc-Gc-Tp » pour représenter le score individuel du Gobemouche noir observé, avec A = adulte ou J = juvénile/1re année pour noter l’âge, Mc = valeur de la barre alaire supérieure, Gc = valeur de la barre alaire inférieure et Tp = score de la tache primaire. Cela donnerait, par exemple, « A-0-1-22 » pour un adulte (sans barre alaire supérieure) ayant une barre alaire inférieure fine et une tache primaire longue et large, ou encore « J-1-2-21 » pour un oiseau de 1re année ayant une barre alaire supérieure peu marquée, une barre alaire inférieure large et bien marquée et une tache primaire longue et fine. Voici une série de photographies illustrant la variabilité des individus et la possibilité de les différencier à partir de la combinaison de critères décrite ici.

Gobemouches noirs adultes (de g. à dr., Espagne, octobre et septembre © Santiago Caballero Carrera ; novembre © Juan Parra Caceres)

Gobemouches noirs 1re année (de g. à dr., Espagne, octobre © Santiago Caballero Carrera ; Portugal, septembre © Francisco Pires ; Espagne, septembre © Biel Miquel)

Conclusion
La combinaison de ces quatre paramètres – âge, barre alaire supérieure, barre alaire inférieure, tache primaire – permet de reconnaître individuellement la plupart des Gobemouches noirs en halte migratoire. J’ai pu noté au fil des années que dans la majorité des cas, les oiseaux ne stationnent guère plus d’une journée ou deux dans mon jardin de l’Hérault, avant d’être remplacés par un individu différent. Bien sûr, dans le cas (toujours possible) où deux individus présentant exactement la même combinaison de caractères se succéderaient sur un site, ils passeraient pour un seul et même oiseau, mais d’autres petits détails du plumage (visibilité des traits jugulaires latéraux, traces de mue ou d’abrasion des rémiges ou des rectrices, etc.) peuvent souvent permettre de les distinguer. De plus, chaque fois qu’un individu (apparemment unique) a stationné plusieurs jours dans mon jardin, il utilisait classiquement les mêmes perchoirs, ce qui n’a quasiment jamais été le cas d’oiseaux différents, chaque individu ayant souvent des traits de comportement particuliers.
Le passage postnuptial du Gobemouche noir en France a lieu en août et septembre, avec un pic assez marqué dans la dernière décade d’août et les deux premières de septembre. Les premiers oiseaux feront donc bientôt leur apparition sous nos latitudes, vous donnant l’occasion d’essayer cette technique de reconnaissance individuelle des Gobemouches noirs. Si vous la testez et que vous avez des commentaires ou des suggestions à faire, n’hésitez pas à m’envoyer un message. Merci d’avance et bonnes observations !

Addendum (29.09.2025)
George Olioso m’a transmis récemment les résultats d’une étude intéressante qu’il avait publiée en 1991 dans Le Bièvre, la revue du Centre Ornithologique Rhône-Alpes (CORA). Son article traitait du passage postnuptial et de la durée de stationnement des Gobemouches noirs dans le sud de la Drôme. Grâce au baguage intensif qu’il pratiquait à Grignan (Drôme) depuis 1983,  Olioso (1991) avait mis en évidence que le passage du Gobemouche noir dans cette région débutait en moyenne le 24 août et se terminait début octobre, avec un pic autour du 10 septembre. Mais surtout son étude répondait à la question que je me posais !
En effet,  Olioso (1991) y montrait que les deux tiers des Gobemouches noirs capturés dans cette région à l’automne stationnaient jusqu’à 5 jours et que près de la moitié d’entre eux s’arrêtaient entre 3 et 5 jours pour reconstituer leurs réserves de graisse. Dans l’est de l’Espagne,  Veiga (1986) a lui aussi observé que les Gobemouches noir stationnaient fréquemment plusieurs jours à l’automne, mais aussi que les oiseaux de l’année s’arrêtaient plus longtemps que les adultes. Cet auteur a également constaté que le poids des jeunes oiseaux était en moyenne inférieur à celui des adultes lors de leur arrivée en Espagne, et que la durée de leur stationnement était directement corrélée au rythme de leur prise de poids. Le Gobemouche noir est en effet un migrateur transsaharien qui franchit la Méditerranée pour rejoindre l’Afrique, ce qui nécessite d’importantes réserves énergétiques. À ce sujet, Olioso (1991) a calculé que les Gobemouches noirs les plus gras ont la capacité, par vent nul, d’effectuer un vol sans escale de 1700 à 2200 km, ce qui est très largement suffisant pour une traversée directe de la Méditerranée.
 
Références : • Olioso G. (1991). Le passage postnuptial du Gobemouche noir (Ficedula hypoleuca)  à Grignan (Drôme) : stationnement et biométrie. Le Bièvre 12 : 101-109. • Veiga J.P. (1986) Settlement and fat accumulation by Migrant Pied Flycatchers in Spain. Ringing & Migration 7 : 85-98.

Un grand merci à Georges Olioso pour m’avoir signalé et transmis son article.

Gobemouche noir, 1re année, Espagne, septembre 2024 (© Gemma Kelleher)

Références : • Blasco-Zumeta J. & Heinze G.-M. (2023). Identification Atlas of the Continental Birds of Southwestern Europe. Tundra Ediciones, Almenara. • Cramp S. & Simmons K.E.L. (2020). BWP : Birds of the Western Palearctic app. NatureGuides Ltd. • Duquet M. (1999). Critères d’âge des Gobemouches noirs Ficedula hypoleuca à l’automne. Ornithos 6-3 : 122-124. • Duquet M. & Reeber S. (2019). Comprendre la mue des oiseaux. Une aide pour l’ornitho de terrain. Delachaux et Niestlé, Paris. • Taylor B. (2020). Collared Flycatcher (Ficedula albicollis). In del Hoyo J., Elliott A., Sargatal J., Christie D.A. & de Juana E. (eds),  Birds of the World. Cornell Lab of Ornithology, Ithaca. • van Duivendijk N. (2024). Identifier les Oiseaux d’Europe – Le Guide Ultime. Tome 2,  du Loriot aux Bruants. Delachaux et Niestlé, Paris.

Merci à Jean-François Arcanger, Gilles Balança, Marc Fasol, Jean-François Noblet, Vincent Palomares, Régis Poulet et Jean-Pierre Trouillas pour les photos de Gobemouche noir qu’ils m’ont confiées qui, bien qu’elle ne figurent pas ici, m’ont été précieuses pour la rédaction de cet article.

Citation recommandée  : Duquet M. (2025). Combien de Gobemouches noirs dans mon jardin ? Post-Ornithos (marcduquet.com)  2 : e2025.07.29.

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