Identification acoustique de la Grive obscure et de la Grive à gorge noire en contexte ouest-paléarctique
Par Stanislas Wroza
NDLR : Cet article est paru en anglais en 2025 dans la revue Dutch Birding. Un grand merci à Arnoud B. van den Berg et à la rédaction de ce magazine néerlandais de nous avoir permis d’en publier une version française.
L’essor récent de l’enregistrement des sons d’oiseaux, notamment l’enregistrement passif des cris de vol nocturnes (nocmig), a permis de collecter une quantité massive de données sur la migration des grives (par exemple, Wroza 2024). Les grives et merles du genre Turdus sont des migrateurs nocturnes assez courants en Eurasie, où une bonne connaissance de leurs cris améliore considérablement leur taux de détection. La plupart crient toutes les quelques secondes pendant la migration. La Grive musicienne Turdus philomelos et la Grive mauvis T. iliacus sont parmi les plus courantes en Europe du Nord et de l’Ouest : plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’oiseaux peuvent survoler les sites propices les bonnes nuits et les bons matins d’octobre. Le Merle à plastron T. torquatus constitue un exemple de migrateur nocturne et diurne moins courant, mais attendu en Europe occidentale. Dans le Paléarctique occidental, des grives asiatiques beaucoup plus rares s’égarent également, notamment la Grive obscure T. obscurus ou la Grive à gorge noire T. atrogularis que l’on trouve désormais presque chaque année jusqu’à la Grande-Bretagne à l’ouest. Les grives Turdus occasionnelles en Europe sont souvent loquaces, mais comme leurs cris sont similaires à ceux des espèces eurasiennes communes, elles peuvent passer inaperçues en contexte du Paléarctique occidental. Ainsi, jusqu’à présent, ces grives ont essentiellement été trouvées et identifiées visuellement en Europe. Les cris et le comportement des grives Zoothera et Geokichla, plus discrètes, restent quant à eux mal connus.
Les turdidés sont généralement furtifs, de nombreuses observations se résumant à un aperçu assez bref, de sorte qu’une approche acoustique peut s’avèrer très utile pour détecter les grives Turdus égarées. Cet article présente une typologie pour décrire et identifier les cris des Turdus. Elle fournit des critères permettant de distinguer les différents types de vocalisations de deux grives asiatiques occasionnelles régulières dans le Paléarctique occidental, la Grive obscure et la Grive à gorge noire, et se concentre sur la façon dont elles diffèrent des espèces avec lesquelles elles sont susceptibles d’être confondues en contexte européen.


I. Matériel
J’ai eu l’occasion d’étudier les grives Turdus asiatiques sur le terrain lors de voyages d’enregistrement sonore en Sibérie, Russie (juin 2019), en Mongolie (août-septembre 2023) et à Oman (novembre 2024). J’ai également enregistré des milliers de Turdus européens (Merles à plastron, Merles noirs T. merula, Grives musiciennes et Grives mauvis) en France au cours des dernières années, en tendant une oreille très attentive dans l’espoir de repérer d’éventuelles grives asiatiques égarées (sans succès jusqu’à présent !). Cela m’a permis de me familiariser avec la variabilité des cris des espèces européennes, y compris ceux d’individus aberrants. Des voyages en Islande en 2018 et en Estonie en 2020 m’ont permis de mieux explorer l’aire de répartition géographique de la Grive mauvis (incluant ses deux sous-espèces iliacus et coburni). Outre ma propre expérience de ces espèces, les critères décrits dans cet article sont fondés sur un ensemble de 115 enregistrements de Grives obscures et 82 de Grives à gorge noire disponibles sur Xeno-Canto et la Macaulay Library. Magnus Robb et Terry Townsend m’ont également fourni des enregistrements supplémentaires utiles provenant de leurs collections personnelles.
Les enregistrements provenant à la fois des zones de reproduction et d’hivernage ont été inclus afin de tenir compte de la variabilité intraspécifique. Les cris de vol nocturnes n’ont été inclus dans l’échantillon que lorsqu’ils provenaient de zones où l’identification est sans ambiguïté (c’est-à-dire l’Europe occidentale pour la Grive mauvis et l’Asie orientale pour la Grive obscure). Le tableau 1 présente des mesures quantitatives effectuées sur 34 enregistrements de cris de vol de Grives mauvis et sur 62 enregistrements de cris de vol de Grives obscures, couvrant aussi bien les cris diurnes que nocturnes. La figure 2 fournit plus de détails sur la manière de mesurer les différents paramètres. Sur Audacity, une fenêtre de 512 a été utilisée pour mesurer les modulations primaires et une fenêtre de 1024 pour les mesures de fréquence.
II. Typologie des trois types de cris de grives
Le répertoire vocal des Turdus comprend généralement trois cris différents, chacun étant utilisé dans une situation différente (fig. 1). Il convient de noter que la plupart des espèces de grives ont tendance à être plus loquaces à l’aube et au crépuscule. Au coucher du soleil, il n’est pas rare qu’elles émettent une longue série de cris avant de se percher pour la nuit. Les dernières minutes avant la tombée de la nuit peuvent donc être particulièrement propices (tant sur les lieux de reproduction que d’hivernage) pour repérer les grives à l’oreille.


II-1. Cris d’alarme : cris d’alarme graves
Le type de cri le plus grave est utilisé en réponse à une menace ou une perturbation immédiate. Il consiste en des cris graves, émis à un rythme régulier et plutôt lent (environ 1 note/seconde). Les oiseaux les utilisent généralement lorsqu’ils sont perchés à l’abri, gardant les yeux rivés sur l’intrus, et continuent à émettre ces cris à un rythme régulier tant que la menace n’a pas disparu.
II-2. Cris d’alarme : salves
Ces cris sont des gloussements énergiques, avec un large spectre de fréquences, typiquement utilisés lors d’interactions ou lorsque les oiseaux sont excités. Ils sont généralement émis en séquences rapides (deux à quatre notes), en particulier lors d’un envol de fuite, et peuvent également être entendus au crépuscule et à l’aube, lorsque les oiseaux rejoignent ou quittent leur perchoir.
II-3. Cris de vol
Ils sont émis pendant le vol, de jour comme de nuit. Ils sont plus aigus et plus modulés que les cris d’alarme et sont donc mieux adaptés pour se propager dans les airs et déclencher une réponse chez les autres oiseaux qui volent à proximité ou sont perchés dans les arbres. Chez certaines espèces, comme la Grive à gorge noire, plusieurs types de cris de vol peuvent être distingués, mais tous sont très aigus et modulés. Il convient de noter que les deux premiers types de cris (cris d’alarme graves et salves) peuvent parfois être entendus en vol, bien que les cris désignés comme cris de vol dans cet article soient les sons les plus fréquemment entendus lors des vols longue distance.
III. Identification de la Grive obscure
De toutes les grives asiatiques, la Grive obscure est celle qui a les cris de vol et le comportement vocal les plus similaires à ceux d’une espèce européenne (à savoir la Grive mauvis), et c’est donc celle qui est la plus susceptible de passer inaperçue dans le contexte du Paléarctique occidental. En Europe, elle reste très rare et, comme une partie importante des observations en Europe du Sud concernent des individus abattus par des chasseurs, on peut supposer qu’elle est sous-détectée. La Grive obscure a été observée une centaine de fois dans le Paléarctique occidental, avec par exemple plus de 30 observations en Grande-Bretagne, 9 aux Pays-Bas, 5 en Espagne et plus de 10 en Scandinavie. Contrairement à la Grive à gorge noire, l’espèce a été observée dans la majeure partie du Paléarctique occidental, y compris dans le sud-ouest. L’automne (en particulier le mois d’octobre) est le meilleur moment pour observer la Grive obscure en Europe, bien que certains spécimens aient été observés en hiver et au printemps (Lewington et al. 1991, Clement & Hathway 2000, Shirihai & Svensson 2018, Collar 2020a).

III-1. Cris de vol
La Grive obscure a deux types de cris de vol caractéristiques, appelés ci-après d’une part cris de vol longue distance et d’autre part cris de vol ondulants, tous deux assez similaires à ceux de la grive mauvis et donc difficiles à identifier sur la base d’un seul cri isolé, mais suffisamment distinctifs pour permettre une identification sûre sur de bons enregistrements.

III-2. Cris de vol longue distance
Il s’agit des cris de vol standards émis lors des longs déplacements en vol. Les sonagrammes des cris de vol (fig. 2) se composent typiquement de deux parties : une bande descendante étroite (ci-après dénommée intro), puis une bande plus large (ci-après dénommée bande principale. En observant la bande principale avec une haute résolution temporelle, on peut remarquer qu’elle est en réalité composée de nombreuses oscillations (ci-après dénommées modulations). Afin de voir clairement ces modulations, il peut être nécessaire d’utiliser un réglage de taille de fenêtre plus petit dans un logiciel de sonagramme tel qu’Audacity ou Raven. Une valeur de taille de fenêtre de 512 est souvent un bon compromis.
Les principales différences entre les cris de vol longue distance de la Grive obscure et ceux de la Grive mauvis sont les suivantes : 1) la pente de la bande principale, 2) la présence d’une intro proéminente formant un angle avec la bande principale et 3) la fréquence finale de la partie supérieure de la bande principale. Les critères complémentaires qui peuvent être utilisés sont : 4) la durée totale du cri et 5) le changement de forme et d’amplitude de la modulation primaire vers la fin du cri.
Pente de la bande principale – Chez la Grive obscure, la bande principale est généralement montante, ce qui signifie que la fréquence moyenne augmente légèrement pendant le cri (à l’exception de l’intro). Chez la Grive mauvis, elle est presque toujours descendante ou, du moins, il existe certaines parties des cris où la hauteur décroit. Par conséquent, un cri dont la bande principale monte constamment est un bon premier indice pour identifier la Grive obscure. Pour mesurer la pente, il est préférable d’examiner le milieu de la bande de fréquence principale, ce qui réduit le biais causé par les variations d’épaisseur de la bande principale.
Présence d’une intro marquée – Chez la Grive obscure, l’intro est souvent très raide, ce qui crée un fort contraste avec la bande principale. En conséquence, l’angle entre l’intro et la bande principale est presque droit, tandis que chez la Grive mauvis, la transition entre l’intro et la bande principale semble plus douce. En résumé, la forme typique des cris de la Grive obscure rappelle le logo Nike (Magnus Robb, comm. pers.).
Fréquence finale – Bien que la hauteur des cris de vol des Grives mauvis soit extrêmement variable, ceux de la Grive obscure sont en moyenne plus aigus, en particulier si l’on se concentre sur la fréquence de la fin du cri (car celui-ci a tendance à être plus court, plus plat et avec une bande principale plus large). La bande principale atteint souvent des fréquences supérieures à 8000 Hz chez la Grive obscure, tandis qu’elle se termine généralement en dessous de 7500 Hz chez la Grive mauvis. Lors de la mesure de ces fréquences, il est important de garder à l’esprit que le spectrogramme du cri doit être net à la fois horizontalement et verticalement, comme l’illustrent les figures de cet article. Des valeurs trop faibles de la taille de fenêtre peuvent exagérer la largeur de la bande principale en créant des contours flous autour des cris.
Durée totale – La longueur du cri est très variable chez la Grive mauvis, moins chez la Grive obscure. Ainsi, alors qu’il est courant que la Grive mauvis ait des cris très longs (> 300 ms), la durée totale dépasse rarement 250 ms chez la Grive obscure.
Changement de forme et d’amplitude de la modulation primaire – Aucune différence n’a été constatée dans la longueur des modulations primaires. Ce paramètre est plus facile à mesurer en réduisant la taille de la fenêtre (résolution) dans les paramètres du spectrogramme, puis en mesurant la durée de 10 modulations primaires et en calculant leur durée moyenne. Chez les deux espèces, les modulations primaires sont de longueur variable et ont tendance à durer plus longtemps vers la fin du cri. Cependant, leur amplitude (épaisseur) ne suit pas le même motif. Chez la Grive mauvis, il est courant que la bande principale se rétrécisse vers la fin, c’est-à-dire que l’amplitude des modulations diminue soudainement à la fin du cri, créant une fin étroite et descendante. Chez la Grive obscure, les modulations sont souvent plus larges tout au long du cri, en particulier jusqu’aux toutes dernières, ce qui crée une fin abrupte et carrée.


Il faut garder à l’esprit que tous les critères doivent être combinés pour identifier un oiseau dans un contexte où l’espèce est inhabituelle et qu’aucun n’est diagnostique s’il est pris isolément. Méfiez-vous des cris aberrants de la Grive mauvis (fig. 6 et 7), que l’on peut facilement trouver en analysant un grand nombre d’enregistrements. Il est parfois possible de trouver des cris isolés de Grive mauvis qui sont presque complètement plats ou qui ont une forme inhabituelle rappelant celle de la Grive obscure (voir les exemples, fig. 7). On sait également que plus la distance par rapport à la source augmente, plus le signal s’affaiblit, en particulier dans la gamme des hautes fréquences, qui est plus sensible à l’absorption et à la diffusion dans l’air (Bulyuk et al. 2017). Cela n’affecte pas la validité des critères fournis dans cet article, mais cela doit néanmoins être pris en considération lorsqu’on analyse des cris très lointains. Par conséquent, dans un contexte d’apparition occasionnelle de l’espèce, des cris consécutifs de bonne qualité sont nécessaires pour identifier une potentielle Grive obscure, et les oiseaux qui ne remplissent pas tous les critères doivent être considérés comme étant plus susceptibles d’être des Grives mauvis aberrantes. Le tableau 1 fournit des critères quantitatifs pour faciliter l’identification, tandis que la figure 4 illustre un cri de vol typique de la Grive obscure.


III-3. Cris de vol ondulants
La Grive obscure et la Grive mauvis ont toutes deux tendance à moduler leurs cris dans diverses situations. Ces variations sont probablement liées au fait qu’elles crient tout en battant des ailes, mais elles sont plus fréquentes lorsque les oiseaux sont en situation de stress : lorsqu’ils sont chassés du sol, poursuivis par un prédateur ou simplement lorsqu’ils survolent une zone qui semble dangereuse (par exemple, une zone artificielle ou un plan d’eau). Ces cris sont réguliers chez les deux espèces, mais particulièrement courants chez la Grive obscure. Les cris de vol ondulants ressemblent aux cris de vol longue distance, sauf que la bande principale est en fait en forme de zigzag (ces ondulations plus importantes sont appelées ci-après modulations secondaires, couvrant les modulations primaires denses des cris de vol typiques). En raison de cette forme en zigzag, ces cris ressemblent aux cris de vol du Merle noir. La durée et la forme des modulations secondaires diffèrent fortement entre la Grive obscure et la Grive mauvis, sans recoupement entre les deux espèces, de sorte que l’identification au niveau de l’espèce est plus sûre lorsqu’elle se fonde sur ce type de cri.
Tout comme les cris de vol longue distance, les cris de vol ondulants de la Grive obscure ont une forme globale ascendante (généralement avec une pente plus marquée que dans les cris de vol longue distance), la fréquence devenant plus aiguë vers la fin des cris. Les modulations secondaires sont plus rapides que chez la Grive mauvis et ne comprennent généralement que deux ou trois modulations primaires profondes (modulations primaires plus nombreuses et moins profondes chez la Grive mauvis). Leur période moyenne est de 36 ms, ce qui est nettement plus court que les 47 ms mesurés pour la Grive mauvis (fig. 5).
Le Merle noir doit également être pris en considération, mais il ne devrait pas être difficile à éliminer, en raison de l’absence de modulations primaires visibles, de modulations secondaires plus longues et plus régulières et du fait que le cri se compose généralement de deux bandes ou plus (parfois une seule visible).

III-4. Cris de vol : résumé
La différence entre les cris de vol de la Grive obscure et de la Grive mauvis est subtile, ce qui signifie qu’il faut examiner attentivement le sonagramme pour confirmer l’identification. Cependant, avec un peu de pratique, les ornithologues amateurs peuvent exercer leur oreille à reconnaître une potentielle Grive obscure. Chez la plupart des Grives mauvis, la hauteur descendante (la fréquence diminue vers la fin du cri) est assez évidente, alors que chez la Grive obscure, le cri est très monotone, plus court, sans baisse perceptible à la fin, ni augmentation perceptible de la hauteur. Les cris ondulants sont remarquables : ils ressemblent à ceux d’un Merle noir enroué, avec un timbre proche de celui du Roitelet huppé Regulus regulus et différent donc de celui de la Grive mauvis. Ainsi, un ornithologue à l’oreille bien entraînée devrait disposer de suffisamment d’éléments pour être alerté par une potentielle Grive obscure égarée.
Enfin, il convient de noter que certaines autres espèces asiatiques, comme le Merle à dos gris T. hortulorum et le Merle du Japon T. cardis, ont des cris de vol assez similaires, mais ne sont pas traitées ici car elles n’ont jamais été observées à l’état sauvage dans le Paléarctique occidental.
III-5. Cris d’alarme : cris graves
Les cris d’alarme graves sont souvent émis en cas de menace ou lorsque les oiseaux sont dérangés. On les entend aussi régulièrement au crépuscule et, dans une moindre mesure, à l’aube, sur les reposoirs. Les cris d’alarme graves de la Grive obscure sont très différents de ceux de la Grive mauvis. Ils n’ont pas la tonalité nasale douce, semblable à celle du Pic épeiche Dendrocopos major, typique de la Grive mauvis, mais sont plus râpeux, comme ceux du Moineau domestique Passer domesticus (ou du Pipit de Godlewski Anthus godlewskii). Sur un spectrogramme, cela se voit à la forme du cri, qui est très pointue chez la Grive obscure.

III-6. Cris d’alarme : salves
Les deux espèces ont un autre type de cri d’alarme, souvent émis en séries rapides lorsque les oiseaux interagissent. Ces cris, appelés salves dans le présent article, diffèrent entre les deux espèces. Chez la Grive mauvis, ils ressemblent à des cliquetis qui rappellent les cris d’alarme du Troglodyte mignon Troglodytes troglodytes et sont donc peu susceptibles d’être confondus avec ceux d’autres grives. Ces cliquetis n’existent pas chez la Grive obscure. En réalité, ce sont les salves du Merle noir et de la Grive musicienne qui sont les plus susceptibles d’être confondues avec celles de la Grive obscure. Le Merle noir ne devrait pas poser de problème, car il a toujours un timbre assez métallique, rappelant deux tubes de fer qui s’entrechoquent : sur un sonagramme, les motifs sont simples, sans modulation évidente, et généralement avec une hauteur montante et plus aiguë. Les salves de la Grive obscure sont plus aiguës et plus énergiques que celles de la Grive musicienne. Sur un sonagramme, chaque note est nettement pointue (fig. 8), la partie descendante du cri étant fortement modulée, de sorte qu’il a globalement une forme très pointue et anguleuse. Les cris couvrent une gamme de fréquences plus large (commençant par des fréquences plus basses et atteignant des fréquences plus élevées) et l’énergie est concentrée sur l’harmonique inférieure (plutôt que sur l’harmonique supérieure chez la Grive musicienne).
Le rythme est également souvent différent : la Grive obscure délivre des séries irrégulières, avec un rythme qui rappelle celui du Pic mar Dendropicos medius, tandis que la Grive musicienne produit des séries rapides à un tempo similaire à celui du Pic épeichette Dryobates minor. Pour rester dans la même comparaison, les cris d’alarme les plus fréquents de la Grive mauvis (cris d’alarme graves) sont émis à un rythme plus lent, comme ceux du Pic épeiche, bien que cela puisse varier.



III-7. Chant
Des Grives obscures mâles chantant ont été notées à plusieurs reprises dans le Paléarctique occidental, principalement en Scandinavie au printemps. Leur chant se situe entre celui de la Grive musicienne et celui de Grive draine T. viscivorus (et par conséquent est très différent de celui de la Grive mauvis). Le chant de la Grive obscure ne comporte pas les notes répétées évidentes de la Grive musicienne (répétition du même motif deux ou trois fois de suite avant de passer à un nouveau), et les séquences de chant sont beaucoup moins variées, chaque phrase étant assez similaire à la précédente. Les phrases se composent généralement de quelques notes pures et mélancoliques suivies d’un gazouillis plus complexe. Ces deux ou trois sifflements mélancoliques introductifs ne varient pas beaucoup d’un individu à l’autre et peuvent donc être utilisés comme critère d’identification fiable pour distinguer la Grive obscure des autres espèces de grives au printemps (fig. 9).

IV. Identification de la Grive à gorge noire
La Grive à gorge noire est la grive asiatique la plus régulièrement observée en Europe, avec plus de 400 mentions dans le Paléarctique occidental, dont plus de 100 en Grande-Bretagne. En Europe, on constate une répartition géographique claire des observations en faveur des pays nordiques : la Finlande, la Norvège et la Suède en ont chacune plus de 60 et les Pays-Bas en ont 13, tandis que l’espèce devient extrêmement rare plus au sud en France et est pratiquement inexistante dans la péninsule Ibérique, au Maghreb ou en Italie. Une bonne partie des oiseaux présents en Europe du Nord sont des adultes, ce qui indique que quelques-uns d’entre eux considèrent la Fennoscandie comme leur lieu d’hivernage habituel. En raison de son aire d’hivernage qui s’étend jusqu’à la mer Caspienne et à l’Iran, l’espèce est également régulièrement observée dans le sud-est du Paléarctique occidental, jusqu’aux Balkans à l’ouest, avec quelques mentions en Azerbaïdjan et en Turquie, dont certaines concernent des groupes de dizaines d’oiseaux. Il s’agit généralement d’une espèce de fin d’automne et d’hiver dans le Paléarctique occidental, la plupart des oiseaux ayant été observés entre novembre et mars, et beaucoup passant l’hiver sur place ; toutefois, certains peuvent parfois arriver dès septembre et repartir aussi tard que juin, en particulier en Scandinavie (Lewington et al. 1991, Clement & Hathway 2000, Shirihai & Svensson 2018, Collar 2020b). Le répertoire vocal de la Grive à gorge noire est légèrement plus complexe que celui de la Grive obscure, car plusieurs types de cris peuvent être émis pendant le vol migratoire.

IV-1. Cris de vol rauques
Les cris de vol rauques de la Grive à gorge noire se situent quelque part entre ceux du Merle à plastron et ceux de la Grive litorne Turdus pilaris (fig. 10). Ils ont le timbre nasal distinctif du premier, mais sont plus aigus et modulés de manière beaucoup plus grossière (en particulier la bande supérieure). Néanmoins, le motif en zigzag de ces modulations est moins prononcé que chez le Merle à plastron, les bandes ne se chevauchant pas et ayant une gamme de fréquences plus restreinte. Chez le Merle à plastron, les bandes sont généralement profondément entrelacées, avec des pics plus importants imbriqués les uns dans les autres. Dans les cris les plus typiques de la Grive à gorge noire, la bande inférieure commence par une partie ascendante verticale, puis est presque parfaitement plate, tandis que la bande supérieure présente des modulations très régulières. Cela crée un son polyphonique assez unique qui n’a pas d’équivalent parmi les oiseaux européens. Le Merle noir et la Grive mauvis ont également des cris de vol modulés, mais ils devraient être plus faciles à exclure (voir aussi fig. 5).

IV-2. Cris de vol de type Jaseur boréal
Lorsqu’elles s’envolent, les Grives à gorge noire émettent souvent un sree très pur, qui rappelle quelque peu le cri du Jaseur boréal Bombycilla garrulus. Ce cri ressemble superficiellement au cri de vol du Merle noir, mais il a un timbre nettement plus strident. Sur un sonagramme, sa forme est singulière (fig. 11), consistant en un motif en zigzag irrégulier. Ces cris se distinguent facilement de ceux du Jaseur boréal par le fait que tous les triangles composant le motif en zigzag sont reliés chez la Grive à gorge noire (les notes sont séparées chez le Jaseur boréal). De plus, les lignes les plus épaisses et les plus verticales ont tendance à se trouver à l’extrémité de chaque triangle chez la Grive à gorge noire (elles sont au début chez le Jaseur boréal). En d’autres termes, le triangle penche vers la droite chez la Grive à gorge noire. Le cri de vol du Merle noir se compose généralement de deux bandes et le motif en zigzag est plus régulier (triangles plus ou moins symétriques sans bosses ni autres irrégularités apparentes). Chez le Merle noir, généralement le triangle penche vers la gauche.

IV-3. Cris de vol en salves
Ce type de cri a été enregistré dans diverses conditions. C’est le type de son le plus fréquent émis par une Grive à gorge noire que l’on fait décoller ou par celles qui sont perchées et interagissent, mais il est également courant lors des vols migratoires diurnes et nocturnes sur de longues distances. À cet égard, il peut être considéré comme très similaire aux cris équivalents du Merle à plastron et de la Grive litorne, qui sont les principales espèces pouvant prêter à confusion dans le contexte européen. Avec un peu d’expérience, les deux sons sont en fait assez différents et peuvent être identifiés à l’oreille. Sur un sonagramme, la forme de chacun est plus arrondie avec une montée progressive au début chez la Grive à gorge noire et des harmoniques supérieures souvent bien visibles créant un motif polyphonique désordonné. Le Merle à plastron a une hauteur similaire, mais ses notes ont une forme très pointue. L’harmonique inférieure a une forme triangulaire et est généralement fortement imbriquée dans le triangle supérieur formé par l’harmonique supérieure. Ces deux triangles présentent une partie descendante raide évidente à la fin du cri. Chez la Grive litorne, la gamme de fréquences est généralement beaucoup plus basse, l’énergie étant concentrée dans les basses fréquences. La durée moyenne de chaque note est plus courte (< 50 ms) et les notes ont une forme pointue avec une fin descendante abrupte (fig. 12).

IV-4. Cris d’alarme graves
Ces cris sont le plus souvent émis en présence d’un prédateur et régulièrement aussi au crépuscule et à l’aube, au dortoir. Des oiseaux égarés en Europe ont été enregistrés émettant ces cris en plusieurs occasions. Les cris d’alarme graves de la Grive à gorge noire sont plus graves et ont un sonagramme de forme triangulaire nettement plus pointue que les cris équivalents du Merle noir et de la Grive mauvis (fig. 13).


IV-5. Chant
Le chant de la Grive à gorge noire a une structure assez simple et est plutôt lent, assez similaire à celui du Merle à plastron. Comme celui de la Grive musicienne, il comporte la répétition des mêmes notes et des pauses brèves entre chaque groupe de notes. Cependant, le motif le plus distinctif qui permet de différencier cette espèce des autres grives est la répétition de gazouillis graves et un peu rauques. Ces gazouillis rappellent des éléments du chant du Merle noir, et se présentent toujours sous la forme d’une paire de notes disyllabiques, la seconde de chacune étant accentuée avec un final plus aigu, comme le décrivent Arkhipov et al. (2003) (fig. 14). Par conséquent, la première impression dans le contexte du Paléarctique occidental serait que le chant de cette espèce est difficile à classer, car il se situe entre un chant inhabituellement varié de Merle noir et un gazouillis de Grive musicienne anormalement lent.

V. Remarque sur d’autres grives occasionnelles
Trois autres espèces aux cris très similaires sont occasionnelles dans le Paléarctique occidental : la Grive à ailes rousses Turdus eunomus, la Grive de Naumann Turdus naumanni et la Grive à gorge rousse Turdus ruficollis.
La Grive à ailes rousses et la Grive de Naumann sont nettement plus rares que la Grive à gorge noire dans le Paléarctique occidental, avec environ 10 fois moins d’observations pour la première et encore moins pour la seconde. Elles ont été vues au sud-ouest jusqu’en Espagne et en Italie, mais la plupart des observations ouest-paléarctiques se rapportent à la Scandinavie et aux pays nordiques (voir Clement & Hathway 2000). Ces deux espèces ont des cris très similaires, difficiles à distinguer de ceux de la Grive à gorge noire, et mériteraient d’être étudiées plus en détail. Cependant, toutes deux ont une utilisation subtilement différente de leur répertoire vocal, car elles émettent principalement leurs cris de vol en salves pendant la migration. Ces cris rieurs sont généralement plus aigus que ceux de la Grive à gorge noire, rappelant ceux émis par un faucon Falco ou un Épervier d’Europe Accipiter nisus (ou un Torcol fourmilier Jynx torquilla). Sur un sonagramme, on peut voir des harmoniques bien espacées formant un motif plus net, avec en moyenne une tendance descendante (fig. 15). Les cris de vol stridents ne sont pas aussi purs que ceux de la Grive à gorge noire, avec des cris rauques et densément modulés présentant plusieurs harmoniques bien prononcées, rappelant parfois le cri de vol de l’Étourneau sansonnet Sturnus vulgaris (fig. 16).




La Grive à gorge rousse est extrêmement rare dans le Paléarctique occidental, beaucoup plus encore que la Grive à gorge noire, et n’a à ce jour pas été observée en Europe depuis le début du XXIe siècle. Toutefois, une Grive à gorge rousse bien documentée a été observée en Europe occidentale, dans l’Essex, en Angleterre, du 29 septembre au 7 octobre 1994 (Cox 1994, Smith et al. 1999). Par conséquent, la Grive à gorge noire doit toujours être la première option à envisager, et la plus sérieuse, lorsque l’on est confronté à une grive égarée dans le Paléarctique occidental. On sait également que les deux espèces peuvent s’hybrider (Clement & Hathway 2000, Shirihai & Svensson 2018). Probablement en raison d’un nombre insuffisant d’enregistrements sonores et du fait que l’identification sur le terrain peut être délicate (il est donc difficile d’évaluer avec certitude l’identification spécifique de certains des oiseaux enregistrés), il n’a pas été possible jusqu’à présent de trouver des critères acoustiques concluants permettant de distinguer avec certitude ces deux espèces et leurs hybrides. Des recherches supplémentaires seraient nécessaires pour clarifier la délimitation du répertoire vocal des deux espèces. En d’autres termes, lorsqu’on identifie une Grive à gorge noire dans le contexte du Paléarctique occidental, il faut être conscient qu’une identification absolue au niveau spécifique n’est pas toujours possible, car d’autres espèces asiatiques occasionnelles extrêmement rares et émettant des cris similaires ne peuvent parfois pas être éliminées.

VI. Conclusion
La Grive obscure et la Grive à gorge noire ont toutes deux des vocalisations distinctives, dont les plus typiques se situent bien en dehors de la variation de toutes les espèces européennes. Les cris de vol ondulants de la Grive obscure et tous les types de cris de vol de la Grive à gorge noire fournissent des critères d’identification acoustique diagnostiques lorsqu’ils sont suffisamment bien entendus ou enregistrés. Une meilleure connaissance des différents types de cris devrait donc améliorer notre détection de ces espèces rares et discrètes dans le Paléarctique occidental. Enfin, une étude plus approfondie devrait être menée pour étudier les vocalisations d’autres espèces asiatiques telles que la Grive à gorge rousse ou les grives des genres Zoothera et Geokichla, qui restent mal connues.

Références : • Arkhipov V.Y., Wilson M.G. & Svensson L. (2003). Song of the Dark-throated Thrush. British Birds 96 : 79-83. • Bulyuk V.N., Bolshakov C.V. & Evstigneeva M. (2017). Do flight-calls of Redwings differ during nocturnal and diurnal migration and daytime stopovers? Ornis Fennica 94 : 172-179. • Clement P. & Hathway R. (2000). Thrushes. Helm, Londres. • Collar N. (2020a). Grive obscure Turdus obscurus. In del Hoyo J., Elliott A., Sargatal J., Christie D.A. & de Juana E. (eds), Birds of the World. Cornell Lab of Ornithology, Ithaca. • Collar N. (2020b). Grive à gorge noire Turdus atrogularis. In del Hoyo J., Elliott A., Sargatal J., Christie D.A. & de Juana E. (eds), Birds of the World. Cornell Lab of Ornithology, Ithaca. • Cox S.(1994). The Red-throated Thrush in Essex – a new British Bird. Birding World 7 : 392-395. • Lewington I., Alström P. & Colston P. (1991). A Field Guide to the Rare Birds of Britain and Europe. HarperCollins Publishers, Londres. • Shirihai H. & Svensson L. (2018). Handbook of Western Palearctic Birds. Volume 1, Passerines : Larks to Warblers. Helm, Londres. • Smith B., Wood S.D. & Cox S. (1999). Red-throated Thrush in Essex: new to Britain and Ireland. British Birds 92 : 40-46. • Wroza S (2024). Identifier les oiseaux migrateurs par le son. Delachaux et Niestlé, Paris.
Remerciements – Je remercie Magnus Robb, dont les connaissances sur les cris des grives et la relecture approfondie ont apporté une contribution majeure à cet article. Les conseils et commentaires de Magnus Hellström et des éditeurs ont également été très utiles, tout comme l’ensemble des documents partagés par Terry Townsend et les enregistreurs de Xeno-Canto.
Contact : Stanislas Wroza, PatriNat (OFB-MNHN), Paris
Citation recommandée : Wroza S. (2026). Identification acoustique de la Grive obscure et de la Grive à gorge noire dans le contexte ouest-paléarctique. Post-Ornithos 3 : e2026.02.11.

