L’erratisme printanier du Vautour percnoptère au nord de son aire

Vautour percnoptère, adulte, Grèce, janvier 2024 (© Frédérick Lelièvre)

Dans les dernières Notes d’ornithologie française (Dubois & Duquet 2026), nous faisions état de trois observations de Vautour percnoptère effectuées en mai 2021 (Tissier 2021), mai 2024 (Cowles 2024) et mai 2025 (S. Chanel/Faune France) dans le département du Rhône, où l’espèce n’avait pas été vue depuis 1891. Intrigué par la similarité des dates, j’ai recherché les autres données françaises obtenues au printemps dans la moitié nord de la France et constaté qu’il y en avait un certain nombre. Des oiseaux atteignent régulièrement la façade atlantique (Trolliet 1980, Recorbet 1992) et même la Bretagne (Gager et al. 1986, Cozic & Le Corre 2010), les rivages de la Manche et le Nord-Est. Une recherche complémentaire sur eBird a révélé que des Vautours percnoptères s’aventuraient également (de façon très occasionnelle) au printemps plus au nord, jusque dans les îles Britanniques et le sud de la Scandinavie. Cet article présente ces données et tente de les expliquer.

I – Le Vautour percnoptère

I-1. Répartition

En Europe, où c’est la sous-espèce percnopterus qui est présente, 50% des effectifs nichent dans la péninsule Ibérique, soit environ 1500 couples (del Moral & Molina 2020). La population des Balkans, qui a fortement régressé, compte moins de 70 couples et il reste environ 10 couples en Italie, l’espèce ayant disparu de Sicile et du sud de la péninsule (Oppel & Margalida 2020). En France, le Vautour percnoptère affiche une certaine stabilité, avec 87 couples nicheurs en 2024, 67 des Pyrénées à l’Aude et 20 dans le Sud-Est (Quaintenne et al. 2026).

I-2. Migrations

Les Vautours percnoptères d’Europe occidentale quittent les lieux de nidification entre la deuxième décade de septembre et les premiers jours d’octobre, et migrent par Gibraltar pour aller hiverner dans l’ouest du Sahel, plus précisément de la Mauritanie et du Sénégal jusqu’au Mali (Phipps et al. 2019). La migration postnuptiale des nicheurs français débute dès la dernière décade d’août et s’achève dans la seconde décade de septembre, ne laissant que quelques retardataires jusqu’à la fin de ce mois (Kobierzycki 2022). Les nicheurs d’Europe orientale (Balkans) migrent quant à eux par le Bosphore et vont hiverner dans la partie orientale du Sahel, principalement au Tchad et au Soudan, tandis que ceux du Caucase passent l’hiver dans la corne de l’Afrique (Phipps et al. 2019).

fig. 1. Tracés des 188 migrations effectuées par 60 Vautours percnoptères au printemps (n=71) et à l’automne (n=117), d’après Phipps et al. (2019)
fig. 2. Points de départ et d’arrivée des migrations de printemps et d’automne de 60 Vautours percnoptères issus de quatre sous-populations, d’après Phipps et al. (2019)

Au printemps, les adultes reproducteurs sont de retour sur les sites de nidification européens entre le début du mois de mars (parfois dès la fin février) et la mi-avril, la plupart arrivant dans la deuxième décade de mars (Phipps et al. 2019). Mais les individus non nicheurs (immatures et subadultes) repartent des zones d’hivernage près d’un mois après les adultes, c’est-à-dire dans la dernière décade de mars, et apparaissent en Europe de la deuxième décade d’avril aux premiers jours de mai (Phipps et al. 2019). Ainsi, à Gibraltar, le passage prénuptial des adultes a lieu en mars, tandis que celui des immatures de 2-3 ans se produit entre mi-avril et début mai (Génsbøl 2009).
 
Lors de la migration prénuptiale, les Vautours percnoptères du sud-est de la France empruntent un couloir d’une centaine de kilomètres de large entre les Pyrénées-Orientales et l’Ardèche au nord et les Bouches-du-Rhône à l’est, l’espèce étant occasionnelle ailleurs en France et dépassant très rarement le Midi (Kobierzycki 2022). Les observations prénuptiales hors des régions méridionales se situent entre la mi-avril et le début de juin, surtout au cours du mois de mai (Dubois et al. 2008). 

Vautour percnoptère, immature, Espagne, juillet 2021 (© Miguel Rodriguez Esteban)

II – Le Vautour percnoptère au nord du Massif central et des Alpes

II-1. Origine des données

La série de données analysée ici n’est vraisemblablement pas exhaustive. Elle a pour origine eBird en ce qui concerne les données européennes (16 données relatives à 11 individus) et Faune France pour les mentions nationales. Pour ces dernières, j’ai sélectionné les observations faites de mars à juin au nord d’une ligne reliant Bordeaux à Lyon, soit au total 58 données (concernant 57 individus) pour la période 1967-2026. Il existe en outre un nombre important de mentions printanières (ronds blancs sur la figure 1) en périphérie des zones de nidification qui n’ont pas été prises en compte ici. Au total, ce sont donc 74 mentions de Vautours percnoptères (68 individus) qui ont été obtenues en Europe de l’Ouest au nord de la latitude 45°. À ces données nord-européennes s’ajoutent des mentions aux Pays-Bas, en Finlande et en Estonie (BOURC 2025). 

II-2. Répartition des observations

La figure 3 présente les observations de Vautour percnoptère faites en France au nord du Massif central et des Alpes. Cette carte montre que l’espèce atteint régulièrement les rivages atlantiques (de l’estuaire de la Gironde à celui de la Loire) et vagabonde jusqu’en Bretagne (Finistère et Côtes-d’Armor) et en Normandie (Manche et Eure) au nord-ouest, ainsi qu’en Lorraine (Moselle) et en Alsace (Bas-Rhin) au nord-est. On constate en outre que le nombre d’individus vus en mai (points rouges) est de loin le plus élevé (63,2%, n=57), avril (points bleus) et juin (points jaunes) fournissant respectivement 21,1% et 14% des oiseaux, tandis qu’un seul individu a été vu, en plusieurs endroits, en mars (1,8%). 
 
La figure 4 montre les quelques données nord-européennes collectées, dont la plupart (72,7%, n=11) concernent des oiseaux également observés en mai (points rouges), les autres de juin à avril (points jaunes). Les flèches et les points en transparence montrent les déplacements d’un même oiseau observé en plusieurs lieux :
• ainsi, l’individu (âge non précisé) vu le 13 août 2000 à Falsterbo est vraisemblablement le même qui avait été signalé le 9 juillet et les 2 et 3 août 2000 sur l’île d’Öland, 240 km à l’est,
• un subadulte arrivé le 13 mai 2021 dans le Lincolnshire et revu dans les îles Scilly le 14 juin 2021, a ensuite poursuivi jusqu’en Irlande, où il a stationné du 14 juillet 2021 au 6 mai 2022 dans les comtés de Donegal, Mayo et Roscommon, avant d’être revu le 22 mai 2022 dans les Cornouailles, ayant entre temps acquis son plumage adulte complet (BOURC 2025) ; le séjour prolongé et hivernal de cet individu dans les îles Britanniques reste tout à fait inhabituel.

fig. 3. Données printanières du Vautour percnoptère en France (période 1976-2026)
fig. 4. Données d’erratisme printanier du Vautour percnoptère en Europe de l’Ouest
II-3. Âge des oiseaux

Parmi les données d’oiseaux erratiques au nord de l’aire pour lesquelles l’âge a été indiqué (n=61), 18 individus ont été identifiés comme des immatures, c’est-à-dire des oiseaux principalement bruns, 12 comme des subadultes et 31 comme des adultes, soit au total 43 en plumage majoritairement noir et blanc. On peut en outre supposer que les rares observations (n=8) pour lesquelles le type de plumage n’a pas été précisé se réfèrent à des oiseaux de type adulte également, car un oiseau brun susciterait dans la plupart des cas une précision d’âge, l’espèce étant par défaut associée à son plumage adulte. Ainsi, près des trois quarts (73,9%) des Vautours percnoptères vus en Europe au nord de l’aire de nidification de l’espèce sont des oiseaux de type adulte et seulement un quart (26,1%) des immatures bruns.

Vautour percnoptère, immature, Finistère, juin 2024 (© Stéphane Guérin)
Vautour percnoptère, immature, Moselle, mai 2021 (© Nicolas Hoffmann)
Vautour percnoptère, adulte, Maine-et-Loire, mai 2024 (© Frantz Barrault)
Vautour percnoptère, adulte, Doubs, mai 2025 (© Mikaël Viain)

III – Discussion

Si la majorité des données nordiques concerne des oiseaux en plumage de type adulte, il ne s’agit pas nécessairement d’individus sexuellement matures. Chez le Vautour percnoptère, l’âge médian de la première reproduction est en effet de 6 ans pour les femelles et de 7 ans pour les mâles, ce qui signifie que les oiseaux présentant un plumage adulte (à partir de quatre ans) peuvent en réalité être encore biologiquement immatures (Sanz-Aguilar et al. 2017). Cette immaturité, donc l’absence de reproduction, donc de cantonnement, explique l’erratisme de ces individus pendant la période de nidification.
 
Par ailleurs, la rareté des oiseaux bruns au nord de l’aire de répartition de l’espèce tient au fait que les juvéniles s’envolent de début août à mi-septembre (Kobierzycki 2015) et partent en migration postnuptiale peu après, essentiellement entre la dernière décade d’août et la deuxième de septembre (Kobierzycki 2022). De plus, des juvéniles séjournent sur les zones d’hivernage africaines pendant plus d’un an après leur première migration (Phipps et al. 2019), certains individus ne revenant en Europe qu’à l’âge de 4-5 ans (ils sont alors en plumage adulte), ce qui explique que les immatures bruns soient rares en Europe (Gensbøl 2009). 
 
Compte-tenu des dates de migration prénuptiale plus tardives des immatures et des subadultes et de leur nature vagabonde (Phipps et al. 2019), ces individus sont les plus susceptibles d’apparaître au nord de l’aire de nidification de l’espèce. Or, le plumage de ces oiseaux étant presque entièrement noir et blanc dès l’âge de 3 ans (4e année), ils sont souvent identifiés comme des adultes.

Notons qu’il y a déjà eu trois observations «nordiques» de Vautours percnoptères au cours de ce printemps 2026 en France : celle, remarquable par l’effectif, de deux adultes le 17 avril 2026 à La Celle-Condé (Cher), ainsi que deux autres faites le 29 avril dans l’est du pays, à savoir un adulte à Marlenheim (Bas-Rhin) et un individu (âge non précisé) à Saint-Germain-les-Paroisses (Ain). Le mois de mai qui commence étant encore plus propice pour ce genre de rencontre inattendue, peut-être aurez-vous la chance de voir un Vautour percnoptère quelque part dans la moitié nord de la France ?

Vautour percnoptère adulte et Pies bavardes, Daghestan, mai 2023 (© Slava Luzanow)

Références : • BOURC (2025). Egyptian Vulture added to Category A of the British List. Rare Bird Alert 27 mars 2025. • Cowles T. (2024). Un Vautour percnoptère dans le Rhône : deuxième citation départementale depuis 1891. L’Effraie 64 : 24-27. • Cozic E. & Le Corre Y. (2010). Un Vautour percnoptère Neophron percnopterus dans les monts d’Arrée en mai 2008. Ar Vran 21-1 : 29-32. • del Moral J.C. & Molina B. (eds) (2020). El alimoche común en España, población reproductora en 2019 t método de censo. SEO/BirLife, Madrid. • Dubois P.J. & Duquet M. (2026). Notes d’ornithologie française (NOF 5) : partie 2. Post-Ornithos 3 : e2026.02.20. • Dubois P.J., Olioso G., Le Maréchal P. & Yésou P. (2008). Nouvel inventaire des oiseaux de France. Delachaux et Niestlé, Paris. • Gager L., Henry J., Linard J.-C., Gélinaud G. & Pustoc’h F. (1986). Actualités ornithologiques du 16 mars 1985 au 15 juillet 1985. Ar Vran 13-1 : 2-96. • Génsbøl B. (2009). Guide des rapaces diurnes. Europe, Afrique du Nord et Moyen-Orient. Delachaux et Niestlé, Paris. • Kobierzycki E. (2015). Vautour percnoptère. In Issa N. & Muller Y. (coord.), Atlas des oiseaux de France métropolitaine. Nidification et présence hivernale. LPO/SEOF/MNHN. Paris, Delachaux et Niestlé : 378-381. • Kobierzycki E. (2022). Vautour percnoptère. In Dupuy J. & Sallé L. (coord.), Atlas des oiseaux migrateurs de FranceVolume 2 : des Ciconiidés aux Embérizidés. MNHN/LPO. Mèze, éditions Biotope : 604-607. • Oppel S. & Margalida A. (2020). Egyptian Vulture. In Keller V., Herrando S., Voříšek P. et al. (eds), European Breeding Bird Atlas 2: Distribution, Abundnace and Change. European Bird Census Council. Barcelona, Lynx Edicions : 440. • Phipps W.L., López-López P., Buechley E.R. et al. (2019) Spatial and Temporal Variability in Migration of a Soaring Raptor Across Three Continents. Frontiers in Ecology and Evolution 7 : 323. • Quaintenne G. & les coordinateurs-espèces (2026). Les oiseaux nicheurs rares et menacés en France en 2024. Ornithos 174 : 4-35. • Recorbet B. (1992). Les oiseaux de Loire-Atlantique du XIXème siècle à nos jours. Groupe ornithologique de Loire-Atlantique, Nantes. • Sanz-Aguilar A., Cortés-Avizanda A., Serrano D., Blanco G., Ceballos O., Grande J.M., Tella J.L. & Donázar J.A. (2017). Sex- and age-dependent patterns of survival and breeding success in a long-lived endangered avian scavenger. Scientific Reports 7 : 40204. • Tissier D. (2021). Un Vautour percnoptère dans le Rhône, première citation départementale depuis 1891. L’Effraie 54 : 6-12. • Trolliet B. (1980). Observation d’un Percnoptère (Neophron percnopterus) adulte en Charente-Maritime. La Trajhasse 11 : 41.

Citation recommandée : Duquet M. (2026). L’erratisme printanier du Vautour percnoptère au nord de son aire. Post-Ornithos 3 : e2026.05.07.

[NDA. Afin de préciser l’âge des oiseaux vus au nord de l’aire de nidification de l’espèce, je vous proposerai prochainement un article consacré à la mue, aux plumages et aux critères d’âge du Vautour percnoptère.]