Mue et plumages du Vautour percnoptère

On connaît le Vautour percnoptère sous son plumage adulte, noir et blanc, et sous celui, entièrement brun, du juvénile. Mais entre les deux, l’espèce porte plusieurs livrées intermédiaires, regroupées sous le terme subadulte dans Le Guide ornitho (Svensson et al. 2025), qui ne sont décrites en détail que dans les ouvrages consacrés spécifiquement aux rapaces. Clark (1999) représente quatre plumages de transition entre celui du juvénile et celui de l’adulte, qu’il nomme 2e hiver, 3e hiver, 4e hiver et 5e hiver. Si cette terminologie hivernale correspond bien à la réalité, car c’est uniquement de l’automne au printemps qu’un plumage donné est complet et n’a pas commencé à muer, elle n’a de sens que sur les zones d’hivernage africaines. En effet, en Europe, l’espèce étant absente d’octobre à février (Kobierzycki 2022), il est anachronique de parler d’oiseaux de Xe hiver au printemps ou en été ! Génsbøl (2009) décrit lui aussi six plumages : juvénile, 2e à 5e plumages et adulte. Dans son premier ouvrage consacré aux rapaces d’Europe, Forsman (1998) distinguait quatre plumages immatures (juvénile inclus) et évoquait un probable cinquième précédant celui de l’adulte. Il n’en considère plus que cinq au total dans son guide d’identification des rapaces en vol (Forsman 2017), à savoir deux de type juvénile, un troisième tacheté et assez variable et deux de type adulte.
Ces différences proviennent du fait que chez le Vautour percnoptère, comme chez la plupart des autres grands rapaces, un cycle de mue complet peut prendre plus d’un an, surtout en ce qui concerne les rémiges (Zuberogoitia et al. 2026). De plus, divers facteurs individuels (p. ex. un métabolisme différent, l’état physiologique, la disponibilité de la nourriture, la date de naissance…) font que la mue chez ces grands oiseaux ne correspond pas toujours exactement au cycle annuel. Dès lors, connaître le déroulement de la mue est utile pour tenter de déterminer quel type de plumage arbore un individu donné. Essayons d’y voir plus clair, car au final, la situation est moins complexe qu’il n’y paraît.

I – La stratégie de mue du Vautour percnoptère
I-1. Mue formative (= mue postjuvénile)
La première mue effectuée par les Vautours percnoptères juvéniles commence en mars (parfois dès janvier-février, Zuberogoitia et al. 2026) de leur deuxième année civile ; ils sont alors âgés d’un peu moins d’un an (Gensbøl 2005). Cette mue se termine en novembre de la même année, l’ensemble du plumage étant renouvelé, à l’exception de quelques rémiges (Blasco-Zumeta & Heinze). En effet, en raison de leur longueur, le renouvellement des plumes de vol est un processus lent, qui peut prendre jusqu’à deux mois par rémige pour les plus longues (Duquet & Reeber 2019). Certaines plumes juvéniles sont donc conservées et ne muent qu’au cours de la troisième année seulement. À la fin de la deuxième année, seules les primaires internes (au maximum jusqu’à P8) sont neuves, les deux à quatre plumes les plus externes (P7-10) et habituellement jusqu’à sept secondaires juvéniles subsistant (Forsman 1998, Cramp & Simmons 2020). Ces plumes sont plus usées et apparaissent plus brunes, plus étroites et plus pointues que les neuves, au bout arrondi, ce qui confère au bord de fuite de l’aile un aspect dentelé (Gensbøl 2005).
I-2. Mue basique (= mue « postnuptiale »)
La mue annuelle des adultes commence après la reproduction, s’interrompt avant la migration d’automne et s’achève sur les sites d’hivernage africains (Blasco-Zumeta & Heinze). Le processus de mue est de nouveau suspendu pendant les mois qui précèdent la migration prénuptiale et ne reprend qu’à la fin de la période de reproduction suivante (Zuberogoitia et al. 2026). Le corps et la queue muent principalement de (mai) juin à septembre (novembre) et les primaires surtout de juillet à septembre (Cramp & Simmons 2020).

I-3. Séquence de mue des rémiges
Que ce soit lors de la mue formative ou des mues basiques suivantes, le renouvellement des rémiges du Vautour percnoptère suit le même schéma. Au niveau des primaires, la mue commence par la perte de la P1 et se poursuit de façon ascendante, c’est-à-dire vers l’extérieur (P2, P3, etc.). Quand cette vague de mue atteint la P3, la mue des secondaires débute à partir de la S1, suivie d’un deuxième foyer de mue au niveau de la secondaire médiane S5 et d’un foyer supplémentaire plus près du corps (Zuberogoitia et al. 2026). À partir de S1 et de S5, la mue avance vers l’intérieur, tandis que celle qui a débuté dans les secondaires internes progresse vers l’extérieur ; de ce fait, les vagues de mues amorcées en S5 et près du corps progressent l’une vers l’autre et finissent par se rejoindre, tandis que dans le même temps, la vague de mue amorcée en S1 se rapproche de S5 (Duquet & Reeber 2019). Au niveau des primaires, lorsque P8 ou P9 a mué, la vague de mue suivante commence (par la P1) et une nouvelle mue séquentielle se répète (fig. 1). Finalement, chez le Vautour percnoptère, les dernières rémiges à muer sont invariablement P10, S4 et S9-11 (Zuberogoitia et al. 2026).
II – Les différents plumages du Vautour percnoptère
En raison d’importantes variations individuelles, il est difficile de mettre en relation une livrée donnée avec un âge précis (Génsbøl 2009), mais il est tout de même possible dans de bonnes conditions d’observations de différencier les plumages successifs du Vautour percnoptère. Les descriptions suivantes sont une synthèse de celles fournies par Clark & Schmitt (1998), Forsman (1998, 2017), Gensbøl (2009), Cramp & Simmons (2020) et Blasco-Zumeta & Heinze. Elles concernent les plumages complets, tels qu’ils apparaissent à la fin de la mue annuelle, c’est-à-dire durant l’hiver. Ces plumages sont donc essentiellement visibles en Afrique… Dans le cadre européen, les Vautours percnoptères immatures présentent en effet des plumages intermédiaires et sont donc assez variables selon la date et l’avancement de la mue.

II-1. Plumage juvénile (de l’été de l’année 1 au printemps de l’année 2)
Description – Ce premier plumage porté par l’espèce est globalement brun foncé, avec les couvertures alaires et les scapulaires à pointe pâle. Le croupion et les sus- et sous-caudales crème contrastent avec le corps brun foncé et les rectrices brun-gris. La peau nue faciale est blanchâtre ou gris bleuté clair. À l’automne, toutes les rémiges sont neuves et pointues et au printemps suivant, elles présentent toutes le même état d’usure, sans contraste de mue avant le mois d’avril.
En France, le plumage juvénile neuf n’est visible que peu de temps en fin d’été sur les sites de nidification, l’envol des jeunes se produisant de début août à mi-septembre (Kobierzycki 2015) et leur départ en migration postnuptiale ayant lieu peu après, essentiellement de la dernière décade d’août à la deuxième de septembre (Kobierzycki 2022). On peut aussi voir des individus en plumage juvénile lorsqu’ils franchissent le détroit de Gibraltar (maximum de fin août à mi-septembre) ou celui du Bosphore (pic de passage début septembre) pour aller hiverner en Afrique (Gensbøl 2009). Au printemps suivant, beaucoup ne reviennent pas en Europe, demeurant sur les quartiers d’hiver pendant plus d’une année, parfois jusqu’à l’âge de 4-5 ans (Phipps et al. 2019).

II-2. Deuxième plumage (de l’automne de l’année 2 au printemps de l’année 3)
Description – Brun foncé comme le plumage juvénile et très similaire à celui-ci, il s’en distingue par la présence de deux générations de rémiges, la mue postjuvénile ayant débuté au printemps. La principale différence réside dans la couleur du croupion et des sus- et sous-caudales, qui sont du même brun que le reste du corps et ne contrastent plus, contrairement au plumage juvénile. De plus, les parties inférieures présentent un contraste marqué entre les flancs sombres et le ventre plus clair. La peau faciale est blanchâtre à jaune pâle.

II-3. Troisième plumage (de l’automne de l’année 3 au printemps de l’année 4)
Description – Le troisième plumage ressemble aux précédents, mais avec un nombre variable de plumes blanches sur les couvertures alaires, les sus- et sous-caudales et le corps, ce qui lui confère un aspect tacheté. À distance, il peut donner l’impression d’un oiseau presque de type adulte, mais de couleur café-au-lait. Les moyennes couvertures sous-alaires neuves forment en général une barre blanche bien visible, alors que les grandes couvertures sont encore en grande partie sombres. Les sus- et sous-caudales sont constituées d’un mélange de brun et de blanc. La queue est chamois grisâtre avec les côtés plus pâles. La peau faciale varie du jaune pâle au jaune plus soutenu.
Par rapport aux précédents, le plumage plus ou moins tacheté de blanc et la barre blanche sous l’aile sont de bons critères, de même que la face désormais nettement jaune (plus ou moins foncé). Les individus ayant peu mué, au plumage encore largement brun, se distinguent à leur peau faciale nettement jaune.

II-4. Quatrième plumage (de l’automne de l’année 4 au printemps de l’année 5)
Description – C’est le premier plumage qui ressemble vraiment à celui de l’adulte, noir et blanc et d’aspect soigné. Il diffère par la subsistance de quelques plumes sombres dans les couvertures sous-alaires blanches, notamment des grandes couvertures grises et des petites couvertures brun foncé. De même, la queue conserve quelques rectrices grisâtres parmi d’autres entièrement blanches. Des plumes brunes subsistent également parmi les grandes couvertures sus-alaires internes ainsi que sur le corps, formant notamment un collier sombre. Les sus- et sous-caudales sont devenues blanches. La peau faciale est jaune.
À noter toutefois que si certains individus ont un aspect presque adulte, d’autres dont la mue est moins avancée ressemblent encore aux oiseaux en troisième plumage (aspect tacheté).

II-5. Plumage adulte (à partir de l’automne de l’année 5)
Description – Toutes les plumes du corps, les couvertures sous-alaires et les sus- et sous-caudales sont blanches. Vues de dessous, les rémiges primaires et secondaires sont entièrement noires, et de dessus, elles ont un aspect argenté. Les grandes couvertures sus-alaires internes restent noires. Le collier est désormais entièrement blanc. La peau faciale est jaune intense, voire orangé.
À l’automne, lorsque la quatrième mue (fin de la cinquième année) n’est pas tout à fait complète, de rares individus présentent quelques plumes brun pâle, subsistant des plumages antérieurs, notamment au niveau des couvertures sous-alaires et du corps. Cela correspond au cinquième plumage (voir figure 2) décrit par Gensbøl (2009). Le plumage adulte définitif, visible à partir du printemps de la sixième année, ne comporte que des plumes uniformément blanches sous le corps.

III – Identification dans le contexte européen
III-1. Plumages de type juvénile (1er et 2e plumages)
En France et en Europe, un Vautour percnoptère de type juvénile observé au printemps et en début d’été est soit un oiseau de deuxième année s’il a le croupion et les sus-caudales crème qui contrastent avec le reste du corps brun foncé (plumage juvénile), soit un oiseau de troisième année si son croupion et ses sus-caudales sont du même brun que le reste du corps (deuxième plumage). À cette période, il ne peut s’agir d’un juvénile de l’année, qui est encore au nid (au moins jusqu’en août).
Au cours de l’été de la deuxième année, la mue postjuvénile étant amorcée, le plumage juvénile évolue progressivement vers le deuxième plumage, des plumes brunes apparaissant alors parmi celles, crème, du croupion et des sus- et sous-caudales. Pour faire le parallèle avec la terminologie de Gensbøl (2009), on pourrait qualifier de 1er été ces oiseaux (d’un an) muant du plumage juvénile vers le deuxième plumage, qui ne sera totalement acquis qu’à l’automne de la deuxième année.
Dans l’été de la troisième année, le plumage est encore globalement brun mais commence à être tacheté, des plumes blanches apparaissant çà et là au niveau du corps, des sus- et sous-caudales et surtout des couvertures sous-alaires. Une fois cette mue achevée, ce plumage de 2e été (oiseaux âgés de deux ans) aboutira au troisième plumage décrit plus haut.
En fin d’été et au début de l’automne, l’état des rémiges et la coloration des sus- et sous-caudales permettent de distinguer un juvénile fraîchement envolé (toutes les rémiges neuves, croupion et sus-caudales crème) d’un immature en deuxième plumage (mue des rémiges amorcée, croupion et sus-caudales majoritairement brun foncé).

L’ensemble des rémiges neuves, les sus-caudales crème contrastant avec la queue sombre et la peau faciale gris bleuté sont typiques du plumage juvénile.

Toutes les rémiges sont neuves et de même génération et les sous-caudales crème ressortent sur le reste du plumage sombre, ce qui indique un juvénile.

La mue des primaires en cours (P1-P5 neuves, P6 en repousse à gauche), les sus-caudales sombres et la peau faciale blanchâtre correspondent à un oiseau de 2e année (1er été).

Les primaires internes en mue (P1-P4 à l’aile droite et P1-P5 à la gauche), les sus-caudales sombres et la face blanc jaunâtre indiquent un 2e année (1er été).

Les moyennes couvertures sous-alaires blanches et la peau faciale jaune indiquent un oiseau de 3e année (2e été).

La barre blanche formée par les moyennes couvertures sous-alaires et la présence de deux vagues de mue dans les primaires (P1-P2 et P9 en repousse) sont typiques d’un oiseau de 3e année (2e été).
III-2. Plumage tacheté (3e plumage)
Intermédiaire entre le brun uniforme du juvénile et le blanc pur de l’adulte, ce plumage entièrement taché de brun et de blanc est acquis à l’automne de la 3e année et porté jusqu’au printemps et au début de l’été de la 4e année.

À distance, le troisième plumage (oiseau de 4e année) peut apparaître café-au-lait.

Noter le large collier brun sur la nuque, typique d’un oiseau de 4e année.
III-3. Plumages de type adulte (4e et 5e plumages)
Un Vautour percnoptère dont toutes les parties blanches du plumage sont dépourvues de traces de brun ou de noir est un adulte en plumage définitif, plumage qui est acquis à partir de la fin de la cinquième année. La subsistance de quelques plumes sombres (grises, brunes, noires), en général au niveau des couvertures sous-alaires, indique un oiseau de 4e année si l’on est en fin d’été et à l’automne, un individu de 5e année (subadulte) si l’on est au printemps.

La persistance de plumes sombres dans les couvertures sous-alaires et la présence de rectrices grisâtres et d’autres blanches indiquent un oiseau de 4e année.

Noter les quelques petites et moyennes couvertures grises qui subsistent, mais aussi que la peau faciale est déjà bien jaune ; il s’agit d’un oiseau de 4e année.

Le blanc du plumage (ici, même la queue) est souvent souillé de sang et de terre ; noter que les grandes couvertures sus-alaires internes restent noires chez l’adulte.

Les sous-alaires, le corps et les rectrices sont d’un blanc immaculé, sans aucune plume sombre, et la peau faciale est jaune orangé, ce qui est typique d’un adulte.
IV – Conclusion
Les conditions d’observation ne permettent pas toujours de détailler tous les critères d’un Vautour percnoptère, surtout lorsqu’il s’agit d’un individu errant au nord de l’aire de répartition de l’espèce comme cela arrive au printemps (voir Duquet 2026), mais la couleur du croupion et des sus- et sous-caudales comme celle de la peau faciale, de même que l’apparition de plumes blanches dans le brun du plumage ou la subsistance de plumes brunes résiduelles dans le plumage blanc constituent des critères à relever en priorité pour tenter de déterminer le type de plumage de l’oiseau, et d’en déduire son âge approximatif.

Références : • Clark W.S. (1999). A Field Guide to the Raptors of Europe, the Middle East, and North Africa. Oxford University Press, Oxford. • Clark W.S. & Schmitt N.J. (1998). Ageing Egyptian Vultures. Alula 4/1998 : 122-127. • Cramp S. & Simmons K.E.L. (2020). BWP : Birds of the Western Palearctic app. NatureGuides Ltd. • Duquet M. (2026). L’erratisme printanier du Vautour percnoptère au nord de son aire. Post-Ornithos 3 : e2026.05.07. • Duquet M. & Reeber S. (2019). Comprendre la mue des oiseaux. Une aide pour l’ornitho de terrain. Delachaux et Niestlé, Paris. • Forsman D. (1998). The Raptors of Europe and the Middle East – A Handbook of Field Identification. T. & A.D. Poyser, London. • Forsman D. (2017). Identifier les rapaces en vol. Europe, Afrique du Nord et Moyen-Orient. Delachaux et Niestlé, Paris. • Génsbøl B. (2009). Guide des rapaces diurnes. Europe, Afrique du Nord et Moyen-Orient. Delachaux et Niestlé, Paris. • Kobierzycki E. (2015). Vautour percnoptère. In Issa N. & Muller Y. (coord.), Atlas des oiseaux de France métropolitaine. Nidification et présence hivernale. LPO/SEOF/MNHN. Paris, Delachaux et Niestlé : 378-381. • Kobierzycki E.(2022). Vautour percnoptère. In Dupuy J. & Sallé L. (coord.), Atlas des oiseaux migrateurs de France. Volume 2 : des Ciconiidés aux Embérizidés. MNHN/LPO. Mèze, éditions Biotope : 604-607. • Phipps W.L., López-López P., Buechley E.R. et al. (2019) Spatial and Temporal Variability in Migration of a Soaring Raptor Across Three Continents. Frontiers in Ecology and Evolution 7 : 323 (doi: 10.3389/fevo.2019.00323). • Svensson L., Mullarney K. & Zetterström D. (2025). Le Guide ornitho. 3e édition. Delachaux et Niestlé, Paris.• Zuberogoitia I., Zabala J., McGrady M. et al. (2026). Balancing moult, migration, and breeding in a long-lived partially migrant raptor. Journal of Avian Biology 2026 : e03590.
Je remercie Christian Riols, Romain Riols et Philippe J. Dubois qui ont accepté de relire le manuscrit de cet article.
Citation recommandée : Duquet M. (2026). Mue et plumages du Vautour percnoptère. Post-Ornithos 3 : e2026.05.20.
