Rassemblement postnuptial exceptionnel de Cigognes noires dans le Loir-et-Cher
Par Frédéric Pelsy

La Cigogne noire est un nicheur rare en France avec seulement 75 couples recensés en 2022 (Brouillard & Boutteaux 2024). Elle niche en forêt et se nourrit dans les zones ouvertes qui disposent de cours d’eau de bonne qualité. L’espèce est en progression constante depuis les premières nidifications connues en France dans les années 1970 : en 1973 en Indre-et-Loire (G.O.T. in Duquet 1995), 1975 en Bourgogne (Ferry 1992) et 1976 en Franche-Comté (Loiseau 1977). En 2024, elle occupait 33 départements de la moitié nord du pays (Brouillard & Boutteaux op. cit.) et a niché pour la première fois en Île-de-France en 2025 (Dubois & Duquet 2026). Dans le département du Loir-et-Cher, la première preuve de nidification a été obtenue en 2021 (D. Hacquemand, comm. pers.), mais une reproduction avait probablement déjà eu lieu en 2016 (L. Charbonnier, comm. pers.).
En France, le passage postnuptial de la Cigogne noire débute fin juillet et augmente rapidement en août pour culminer entre la dernière décade du mois et la mi-septembre, avant de décliner rapidement avant la mi-octobre. Le flux migratoire traverse notre pays selon deux axes principaux, l’un relie le Nord-Est (Lorraine, Champagne) au Centre-Ouest (Bourgogne, région Centre, Limousin) puis au Sud-Ouest pour franchir les Pyrénées via les cols occidentaux, l’autre aborde la France par le Jura jusqu’à la Dombes (Ain) et descend la vallée du Rhône jusqu’en Camargue avant de s’orienter plein ouest le long du littoral méditerranéen en direction du Roussillon puis de la Catalogne (Chapalain 2022).

Observations
En 2026, la migration de la Cigogne noire a débuté classiquement en août en Sologne et dans le Loir-et-Cher. Un vol de 12 oiseaux prenant une ascendance le 2 a véritablement lancé le début de la migration, puis quelques oiseaux isolés ou des petits groupes ont été signalés pendant tout le mois : par exemple un vol de 12 individus à Marcilly-en-Gault le 20, de 17 à Saint-Viâtre le 23 et de 15 à Chémery le 31. Un premier groupe important (22 individus) en halte migratoire a été observé au bord d’un étang de Mur-de-Sologne le 31.
Les effectifs ont augmenté en septembre :
• sur un étang de Mur-de-Sologne, le nombre d’oiseaux en stationnement était de 76 individus le 5, 16 le 6, 2 le 7 et 38 le 10. Dans le premier groupe, cinq oiseaux étaient bagués (une bague lue : oiseau originaire de Sologne) et un adulte portait une balise sur le dos ;
• le 8 à Soings-en-Sologne, un groupe très important est vu descendant du ciel pour se poser sur un étang. Un comptage révèle la présence de 164 Cigognes noires dont 95 juvéniles, ce qui suggère une bonne reproduction de l’espèce en 2026, et de 131 Cigognes blanches ! À leur arrivée, les premières se nourrissent en pêchant en groupe, les unes aux côtés des autres, et ne se mêlent pas aux Cigognes blanches. Puis toutes finissent par pêcher ensemble. Le groupe de Cigognes noires comptait huit individus bagués et sur les six bagues ayant pu être lues, deux étaient originaires de France, deux de République tchèque, une d’Allemagne et une de Croatie. Le groupe est resté jusqu’au soir sur cet étang et il est probable qu’il y ait passé la nuit. Le lendemain soir, quelques Cigognes noires était encore présentes, mais la plupart était reparties.


Discussion
Une recherche des données publiées de rassemblements internuptiaux de Cigognes noires en France indique que le groupe de 164 individus observé le 8 septembre 2026 à Soings-en-Sologne est le plus grand connu à ce jour. Les lacs de Champagne accueillent des groupes en halte migratoire en août et septembre et les effectifs les plus importants qui y ont été vus concernent des dizaines d’oiseaux : 35 individus au lac du Der (Marne) le 25 septembre 2025, 52 au lac du Temple (Aube) le 23 août 2026 et 83 au lac de la forêt d’Orient (Aube) le 6 septembre 2021. Concernant les grands vols migratoires observés en France, on peut citer celui de 106 oiseaux le 15 mars 2026 dans l’Indre (Guillaume de La Faire, ObsIndre) et surtout celui d’environ 250 individus le 19 mars 2023 dans l’Hérault (Xavier Rufray, Faune France).
L’origine des oiseaux bagués faisant halte sur les lacs de la Forêt d’Orient (Aube), où des groupes de Cigognes noires stationnent de 10 à 16 semaines selon les années, a pu être précisée. Ainsi les 70 individus bagués ayant été observés entre 2001 et 2018 dans la Réserve naturelle nationale de la Forêt d’Orient proviennent principalement de Belgique et de République tchèque, mais également d’Allemagne et de Pologne. Certains individus font preuve d’une importante fidélité au site, à l’image de deux Cigognes noires tchèques observées chaque année pendant 12 ans (2007-2018) dans la région (Gaillard & Brossault 2018). On retrouve donc naturellement une origine commune des oiseaux vus en Champagne et en Sologne.
Plusieurs facteurs peuvent être avancés pour expliquer ce rassemblement exceptionnel de 164 individus à Soings-en-Sologne le 8 septembre. En raison de la terrible sécheresse de l’été 2026, la plupart des petits cours d’eau que l’espèce affectionne étaient à sec et le faible niveau d’eau des étangs était propice à la pêche, concentrant donc le stationnement des cigognes en migration. C’est également ce que concluent Gaillard & Brossault (2018) pour les lacs de Champagne, où, depuis 1974, les Cigognes noires font escale lors de leur migration postnuptiale, d’août à octobre, afin de profiter de la baisse annuelle des niveaux d’eau pour se nourrir de poissons et de grenouilles. Par ailleurs, la météorologie de ce 8 septembre 2026 était également remarquable car, après plusieurs jours de journées ensoleillées, une dépression a traversé le département du Loir-et-Cher dans la journée favorisant la pose des migrateurs.

Références : • Brouillard B. & Boutteaux J.-J. (2024). Extension de la Cigogne noire (Ciconia nigra) en France depuis 50 ans. Revue forestière française 75(3) : 197-206. • Chapalain F. (2022). Cigogne noire. In Dupuy J. & Sallé L. (coord.), Atlas des oiseaux migrateurs de France. Volume 2 : des Ciconiidés aux Embérizidés. MNHN-LPO. Mèze, Biotope : 534-538. • Dubois P.J. & Duquet M. (2026). Notes d’ornithologie française (NOF 5) : partie 1. Post-Ornithos 3 : e2026.01.26. • Duquet M. (1995). Cigogne noire. In Yeatman-Berthelot D. & Jarry G. (coord.), Nouvel atlas des oiseaux nicheurs de France, 1985-1989. Paris, Société ornithologique de France : 106-107. • Ferry C. (1992). Installation de la Cigogne noire en Bourgogne. In Mériaux J.-L., Schierer A., Tombal C. & Tombal J.-C. (coord.), Les Cigognes d’Europe, Actes du colloque international, Metz, 3-4-5 juin 1991. Metz, Institut Européen d’Écologie : 245-246. • Gaillard S. & Brossault P.(2018). France: National Natural Reserve of Orient Forest Lakes Is the Best Place for Black Storks in Stopover. In Cano Alonso L.S. & Sundar K.S.G. (eds.), VII International Conference on Black Stork Ciconia nigra : programme and abstracts, Doñana National Park, Spain, 28th-30th November 2018. IUCN-SSC Stork, Ibis and Spoonbill Specialist Group Special Publication 1 : 36. • Loiseau A.-J. (1977). Nidification de la Cigogne noire Ciconia nigra en Franche-Comté : première donnée française. Alauda 45 : 335-346.
Contact : Frédéric Pelsy (fred.pelsy@gmail.com)
Citation recommandée : Pelsy F. (2026). Rassemblement postnuptial exceptionnel de Cigognes noires dans le Loir-et-Cher. Post-Ornithos 3 : e2026.09.19.

