Expansion de la Chevêchette d’Europe – (II) Massif central et Pyrénées
Ce second volet consacré à l’expansion de la Chevêchette d’Europe en France décrit la colonisation par l’espèce du Massif central, où elle est désormais bien implantée, et de la chaîne pyrénenne, où elle a été découverte récemment et où elle semble continuer à s’étendre.

Colonisation du Massif central
La présence de la Chevêchette d’Europe a été découverte en 2007 dans la chaîne des Puys (Puy-de-Dôme), et sa nidification y a été prouvée en 2008 (Chassagnard et al. 2009) ; deux hypothèses furent avancées à l’époque pour expliquer cette apparition de l’espèce dans le Massif central : la première, peu convaincante, supposait que des Chevêchettes russes et fenno-scandinaves avaient suivi des afflux automnaux de passereaux nordiques, notamment des Mésanges noires, Bouvreuils pivoines et Jaseurs boréaux, jusqu’en Europe occidentale ; la seconde, plus vraisemblable, reliait la donnée auvergnate à l’augmentation des populations de Chevêchettes d’Europe en Allemagne depuis les années 1990, ce que confirmait la découverte de l’espèce dans les Vosges du Nord en 2001 et les trois premières mentions pour les Pays-Bas (octobre 2002, décembre 2005 et février 2008). Mais, curieusement, la possibilité d’une présence plus ancienne, pourtant évoquée par Yeatman (1976) dans le premier atlas des oiseaux nicheurs de France (mais non retenue à l’époque « faute de contrôle »), ne fut pas envisagée… En 2022, 2023 et 2024, 4-5 territoires étaient occupés dans la chaîne des Puys (R. Riols in litt.).
La première mention de l’espèce en Haute-Loire a été obtenue en 2011 (3 chanteurs de mai à juillet) dans les mont du Livradois (Vigier 2012), au sud-est de la chaîne des Puys. En 2012, la nidification y est jugée probable et l’espèce est découverte dans les massifs du Felletin et du Meygal, 70 km au sud-est du Livradois (Riols 2013), puis en 2014 dans le Haut-Vivarais, sur les confins de la Haute-Loire et de l’Ardèche, où 3 chanteurs sont notés au printemps 2015.
En Ardèche, après le Haut-Vivarais, la Chevêchette est détectée plus au sud, dans le massif du Mézenc, en janvier 2016 (Palomares 2018).
Dans la partie du Livradois située dans le Puy-de-Dôme, un chanteur est entendu à l’automne 2014 et un nid est trouvé en avril 2015, d’où des jeunes s’envoleront en juin (Vigier 2018). En 2016, la répartition de l’espèce dans le parc naturel régional du Livradois-Forez, s’étend alors d’Aix-la-Fayette (Puy-de-Dôme) au nord à Monlet (Haute-Loire) au sud.
Dans la Loire, la Chevêchette n’est découverte qu’en septembre 2014 dans les monts du Forez, motivant une prospection ciblée en 2015, qui s’avérera extrêmement fructueuse : la présence de l’espèce est ainsi confirmée dans les monts du Forez et trouvée dans le massif du Pilat, dans les Bois Noirs et dans les monts de la Madeleine ! Une fourchette de 12 à 18 territoires occupés est estimée pour ce département (Genouilhac 2018).

Dans la partie méridionale du Massif central, un chanteur est détecté en mars 2016 dans le massif de l’Aigoual, côté Gard (Guérin et al. 2017). Elle y est recontactée en septembre 2020 et en 2021 (Destre et al.2023), mais c’est sur le versant lozérien de l’Aigoual que la nidification sera prouvée en 2020 (Guérin et al.2021). En Lozère toujours, des chanteurs isolés sont notés en mai 2018 sur le causse Méjean (et de nouveau en 2020) et sur le plateau de l’Aubrac (oiseaux non recontactés en 2019), tandis qu’une première reproduction est observée en 2020 sur la Margeride, dans le nord du département (Legendre 2024). La présence de l’espèce est ensuite découverte sur le mont Lozère en 2021 et, après un échec en 2023, une nidification réussie y est constatée en 2024, avec l’envol de 3 jeunes (Parc national des Cévennes 2025). Tous les massifs forestiers d’altitude du parc national des Cévennes sont désormais fréquentés par la Chevêchette, à des altitudes comprises entre 930 m sur le causse Méjean et 1400 m sur le mont Lozère (Destre et al. 2023).
À la conquête des Pyrénées
La première mention de la Chevêchette d’Europe dans la chaîne pyrénéenne émane de Yeatman (1976), qui indique toutefois qu’il ne retient pas « faute de contrôle » des observations faites dans les Pyrénées… mais il ne précise pas de quel département proviennent les observations en question.
Des données restées inédites attestent pourtant de la présence de l’espèce sur le versant espagnol des Pyrénées à la fin des années 1980 : Mebs & Wiesner (2008) rapportent en effet les observations (auditives et visuelles) d’un ornithologue allemand, le Professeur Martin Renkhoff, en juillet 1988 dans le nord-est de la communauté forale de Navarre et le nord-ouest de la province de Huesca, en Aragón : les 27 et 28 juillet 1988, cet observateur a contacté deux Chevêchettes chantant en duo, à l’aube et au crépuscule, à la limite supérieure d’une forêt de mélèzes et de sapins, à Valle de Hecho, 12 km au nord de Hecho (Huesca, Aragón), et le 30, il repéra deux autres chanteurs sur l’Alto Lazar (1129 m), au nord-ouest d’Isaba (Navarre), environ 25 km à l’ouest de Valle de Hecho.
Ces deux sites sont très proches de Gistaín, la municipalité où Daniel López Velasco et Roberto Menendez ont récemment (mai 2021) découvert l’espèce dans les Pyrénées de Huesca (Bueno & Albero 2021). Par la suite, José Carlos Duro a publié sur Twitter la vidéo d’un individu qu’il avait filmé en août 2022 dans les Pyrénées aragonaises, ce qui confirme que les données de Daniel López Velasco et Roberto Menendez n’étaient pas occasionnelles. Notons d’ailleurs que la réaction très vive des passereaux (pinsons, mésanges, etc.) au chant et à la présence de la Chevêchette, visible sur une des vidéos publiées par Daniel López Velasco sur Facebook, laisse supposer une implantation déjà ancienne de l’espèce dans ce secteur ; en effet, comme le soulignait déjà Géroudet (1978), « les cris de la Chevêchette suscitent la réaction des passereaux seulement dans les endroits où elle vit » et il précisait que « c’est un indice utile pour la recherche de l’espèce ». Ceci a été confirmée depuis par deux études scientifiques menées dans le Jura, près d’Oyonnax (Ain) : la première a montré que les passereaux vivant dans une zone où la Chevêchette d’Europe est présente étaient 12,8 fois plus susceptibles de réagir à la voix de cette dernière que les passereaux vivant dans un secteur où elle est absente (Dutour et al. 2016) et la seconde a révélé que les espèces les plus fréquemment capturées par la Chevêchette, à savoir les Mésanges charbonnière, bleue et noire, le Pinson des arbres, les Roitelets huppé et à triple bandeau et le Rougegorge familier étaient celles qui réagissaient le plus fortement à son chant ou à sa présence (Dutour et al. 2017).

Du côté français de la chaîne pyrénéenne, hormis les données non retenues par Yeatman (1976), la première mention documentée de la Chevêchette d’Europe provient des Pyrénées audoises, où un individu a été photographié en mai 2015 à 1800 m d’altitude dans une pineraie à crochets de la réserve biologique de Pinata, sous le pic de Madres (Dubois et al. 2017). Un autre contact a été obtenu en avril 2018 dans ce secteur de la ZPS Madres-Coronat (Riols 2019), puis de nouveau en 2019 (Olivier 2023), 2020-2021 (Giry 2022) et 2022 (F. Gilot, in litt.).
Non loin de là, dans les Pyrénées-Orientales, l’espèce a été signalée en 2017 près de Font-Romeu (Giry 2019), vers la fin mai 2019 et de nouveau en 2022 à Ayguatebia-Talau dans le Haut-Conflent (Giry 2020, Olivier 2023, F. Gilot in litt.), en février et mars 2024 à Prats-de-Mollo-la-Preste, dans le massif du Canigou (chanteur non recontacté en 2025 malgré des recherches…) et peut-être à Casteil en février 2024 (chanteur non vu), mais pas en 2025 (F. Gilot, in litt.). Depuis quelques années, des prospections sont organisées par les gestionnaires des réserves naturelles dans ce département et une recherche spécifique effectuée en Cerdagne/Capcir au printemps 2023 s’est avérée infructueuse (Olivier 2023). En outre, aucun territoire fixe n’est actuellement connu dans ce département (F. Gilot in litt.), mais la Chevêchette semble toutefois commencer à s’implanter dans les Pyrénées françaises (Olivier op. cit.). Selon Daniel López Velasco, une Chevêchette y aurait été photographiée en décembre 2020, une autre enregistrée et une nidification possible y aurait été observée (mais la donnée a été tenue secrète). Ces données ont peut-être un lien avec celles du sud-est de la Haute-Garonne, où un oiseau a été entendu et vu en mai 2023 et mai 2024 dans la réserve biologique domaniale d’Esbas (Ornithomedia, 19/02/2025), et du département de l’Ariège, où l’espèce a aussi été contactée (Ornithomedia, 10/08/2022).
En revanche, que faut-il penser de la présence d’un chanteur de novembre 2006 à février 2007 dans les Hautes Corbières (Aude), un massif secondaire des Pyrénées ? L’habitat qu’il occupait, à savoir une lande à bruyère arborescente et genévriers parsemée de quelques rares pins noirs à proximité d’une chênaie pubescente, à une altitude de 350 m et sur le versant sud-ouest du relief, est tout à fait atypique pour l’espèce, qui y sera pourtant recontactée en janvier 2008 et de nouveau en janvier 2009 et janvier 2010, mais pas en 2011 (M. Höllgartner fide Riols 2008, 2009, 2010). On peut peut-être y voir, comme dans les régions limitrophes des Vosges et du Jura, le fait d’un oiseau en prospection ayant fait halte quelque temps (un peu plus de 3 ans tout de même…) entre le Massif central et la montagne pyrénéenne.

Conclusion
On pouvait craindre que le réchauffement climatique ne provoque, sous nos latitudes, la disparition de la Chevêchette d’Europe, dont la répartition mondiale couvre principalement la taïga des régions boréales du Paléarctique, de la Scandinavie à la Sibérie orientale, mais aussi la plupart des forêts de montagne d’Europe moyenne (Holt et al. 2020). Mais contre toute attente, la Chouette-moineau, comme la surnommait Géroudet (1978), a entrepris d’étendre son aire de répartition centre-européenne vers l’ouest, colonisant une grande partie du relief jurassien, tant sur le versant suisse que français, la totalité du massif vosgien, l’ensemble des Préalpes et des Alpes internes, et de nouveaux massifs montagneux jusqu’alors inoccupés, le Morvan, le Massif central, les Cévennes et les Pyrénées.
Un mouvement d’expansion similaire à ce qui est observé en France a aussi été notée en Allemagne au cours des 30 dernières années (Huth et al. 2022), dans le Jura et les Alpes suisses (Knaus et al. 2011) ainsi qu’en Belgique dans le massif ardennais (Sorbi 2013).
Suite à cette expansion vers l’ouest, la Chevêchette d’Europe occupe désormais toutes les régions montagneuses de l’est de la France, des Vosges du Nord jusqu’aux Alpes-Maritimes, ainsi que certains secteurs de Bourgogne, une grande partie du Massif central, depuis la chaîne des Puys jusqu’aux Cévennes, et a amorcé la colonisation des Pyrénées.
Références : • Bueno A. & Albero J.C. (2021). Descubierta una pequeña población de mochuelo chico Glaucidium passerinum en el Pirineo aragonés. Anuario Ornitológico de Aragón, 18 junio 2021.• Chassagnard G., Riols C. & Riols R. (2009). La Chevêchette d’Europe Glaucidium passerinum nicheuse en Auvergne. Ornithos 16-2 : 90-99. • Destre R., Malafosse J.-P. & Fonderflick J. (2023). Liste commentée des Oiseaux sauvages du Parc national des Cévennes. Parc national des Cévennes, Florac-Trois-Rivières.• Dubois P.J., Olioso G., Yésou P., Le Maréchal P. & Duquet M. (2017). Notes d’ornithologie française. Troisième mise à jour du nouvel inventaire des oiseaux de France. Ornithos 24-2 : 57-107. • Dutour M., Lena J.-P. & Lengagne T. (2016). Mobbing behaviour varies according to predator dangerousness and occurrence. Animal Behaviour 119 : 119-124. • Dutour M., Lena J.-P. & Lengagne T. (2017). Mobbing behaviour in a passerine community increases with prevalence in predator diet. Ibis 159(2) : 324-330. • Genouilhac R.(2018). Chevêchette d’Europe et Chouette de Tengmalm. Les Cahiers de la Surveillance, Bilan 2015 : 70-71. • Géroudet P. (1978). Les Rapaces diurnes et nocturnes d’Europe. Delachaux et Niestlé, Neuchâtel. • Giry Q.(2019). Pyrénées centrales (09-31-66). Les cahiers de la surveillance rapaces 2017 : 63. • Giry Q. (2020). Pyrénées centrales (09-31-65). Tengmalm et Chevêchette n°29 & 30 : 9. • Giry Q. (2022). Pyrénées centrales (09-31-11-66). Chouette de Tengmalm et Chevêchette d’Europe n°33 & 34 : 16. • Guérin B., Bigorne J.-L. & Gautier L. (2021). Première nidification avérée de la Chevêchette d’Europe Glaucidium passerinum en Lozère. Ornithos 28-3 : 209-215. • Guérin B., Molto J., Karczewski G. & Fonderflick J. (2017). Premier contact avec la Chevêchette d’Europe Glaucidium passerinum dans le Parc national des Cévennes. Ornithos24-6 : 358-361. • Holt D.W., Berkley R., Deppe C., Enríquez P.L., Petersen J.L., Rangel Salazar J.L., Segars K.P., Wood K.L. & Marks J.S. (2020). Eurasian Pygmy-Owl (Glaucidium passerinum). In del Hoyo J., Elliott A., Sargatal J., Christie D.A. & de Juana E. (eds), Birds of the World. Cornell Lab of Ornithology, Ithaca. • Huth J., Oelerich H.-M., Weber M., Blischke H. (2022). Glaucidium passerinum (Linnaeus, 1758) / Sperlingskauz. Artensteckbrief.de. • Knaus P., Graf R., Guélat J., Keller V., Schmid H. & Zbinden K.(2011). Atlas historique des oiseaux nicheurs. La répartition des oiseaux nicheurs de Suisse depuis 1950.Station ornithologique suisse, Sempach. • Legendre F. (coord.) (2024). Inventaire des oiseaux de Lozère – 2023. LPO Occitanie DT Lozère et ALEPE. • Mebs T. & Wiesner J. (2008). Wo verlaüft die südwestliche Arealgrenze des Sperlingskauzes Glaucidium passerinum in Europa ; ist er Brutvogel in den Pyrenäen ? – Aufruf zur Mitarbeit und Suchaktion. Eulen-Rundblick 58 : 19-20. • Olivier F. (2023). Inventaire des petites chouettes de montagne – Chouette de Tengmalm (Aegolius funereus) et Chevêchette d’Europe (Glaucidium passerinum) au sein des ZPS du Parc naturel régional des Pyrénées Catalanes. Rapport d’étude du Groupe Ornithologique du Roussillon, Perpignan. • Palomares V. (2018). Chevêchette d’Europe et Chouette de Tengmalm. Les Cahiers de la Surveillance, Bilan 2016 : 65. • Riols C. (2008). Chevêchette d’Europe et Chouette de Tengmalm. Les Cahiers de la Surveillance, supplément à Rapaces de France (hors-série de L’Oiseau magazine) n° 11 : XLVI. • Riols C. (2009). Chevêchette d’Europe et Chouette de Tengmalm. Les Cahiers de la Surveillance, supplément à Rapaces de France (hors-série de L’Oiseau magazine) n° 12 : 53. • Riols C. (2011). Chevêchette d’Europe et Chouette de Tengmalm. Les Cahiers de la Surveillance, supplément à Rapaces de France (hors-série de L’Oiseau magazine) n° 13 : 51. • Riols C. (2019). Aude (11).Chouette de Tengmalm et Chevêchette d’Europe n° 25 & 26 : 9. • Riols R. (2013). Chevêchette d’Europe et Chouette de Tengmalm. Les Cahiers de la Surveillance, supplément à Rapaces de France (hors-série de L’Oiseau magazine) n° 15 : 60-61. • Sorbi S. (2013). Découverte de la Chevêchette d’Europe Glaucidium passerinum en Belgique et suivi d’une tentative de nidification. Aves 50/1 : 2-8. • Vigier D. (2018). Chevêchette d’Europe et Chouette de Tengmalm. Les Cahiers de la Surveillance, Bilan 2015 : 71-72. • Yeatman L. (1976). Atlas des oiseaux nicheurs de France (1970-1975). Société Ornithologique de France, Paris.
Je tiens à remercier sincèrement Fabien Gilot, Quentin Giry et Jean-Louis Grangé pour leurs renseignements sur les Pyrénées françaises et espagnoles, Romain Riols pour ses données très complètes sur l’Auvergne et Vincent Palomares pour les précisions qu’il m’a apportées concernant l’Ardèche et le sud-est du Massif central.

Citation recommandée : Duquet M. (2025). Expansion de la Chevêchette d’Europe – (II) Massif central et Pyrénées. Post-Ornithos (marcduquet.com) 2 : e2025.05.14.
