Le contraste de mue, un critère d’âge précieux

Il existe un moyen assez simple et fiable de déterminer l’âge de bon nombre d’oiseaux (sur des photos et même sur le terrain), plus précisément de différencier les adultes des oiseaux de 1er cycle (plumage de 1er hiver à l’automne et de 2e année du printemps suivant jusqu’à la fin de l’été). Il s’agit pour cela de rechercher un « contraste de mue » dans le plumage, tout spécialement sur l’aile. C’est un critère qui est généralement bien visible chez les passereaux et les rapaces, mais que l’on peut aussi utiliser chez la plupart des autres ordres et familles. Voyons à quoi il correspond et comment le détecter (une partie de cet article est fondée sur le livre Comprendre la mue des oiseaux que j’ai coécrit avec Sébastien Reeber et qui est paru en 2019 aux éditions Delachaux et Niestlé).

Qu’est-ce qu’un contraste de mue ?
On appelle « contraste de mue », une différence d’aspect marquée, en termes de coloration ou d’état d’usure, des plumes d’un même ensemble (souvent les grandes couvertures sus-alaires ou les rémiges primaires) ou entre les plumes de deux ensembles qui se jouxtent (par exemple, tertiaires et autres rémiges ou moyennes et grandes couvertures sus-alaires). 
Cette dissemblance apparaît d’une part lorsque les plumes appartiennent à deux générations différentes (c’est-à-dire qu’elles ne sont pas issues du même cycle de mue), comme par exemple les plumes juvéniles et les plumes adultes, et d’autre part lorsque les plumes d’une même génération ne sont pas toutes renouvelées à la même période (par exemple quand une partie d’entre elles mue avant la migration d’automne et le reste plus tard dans l’hiver).
En général, les plumes juvéniles issues de la 1re mue basique (celle par laquelle le poussin perd son duvet et obtient son premier véritable plumage) ont une taille (souvent) inférieure et une coloration et une forme différentes des plumes adultes, acquises lors de la mue basique définitive (mue postnuptiale). Et de plus, comme les plumes juvéniles sont de qualité moindre que celles des adultes, elles s’usent davantage, se décolorent beaucoup plus vite et deviennent donc rapidement plus courtes et plus brunes que les plumes adultes.

Gobemouche noir, mâle 2e année, Var, avril (© Aurélien Audevard)
Notez les rémiges, les couvertures primaires et l’alula brunes et non noires.
Étourneau roselin, 1er cycle, Oman, novembre (© Aurélien Audevard)
Ici, un contraste de mue est particulièrement visible sur l’aile.

Quelques cas pratiques
• Chez la plupart des fringilles, un contraste de mue est bien visible à l’automne au niveau des grandes couvertures sus-alaires : dans la majorité des cas, lors de la mue formative (passage du plumage juvénile au plumage de 1er hiver), seules quelques grandes couvertures internes sont renouvelées ; ces plumes neuves, de type adulte, tranchent alors avec les plumes externes juvéniles (usées) qui subsistent. En règle générale, les grandes couvertures juvéniles sont en effet plus courtes (même neuves) et moins noires, et ont des liserés plus blanchâtres, plus fins et moins bien définis ; plus tard dans l’année, les grandes couvertures juvéniles sont fortement usées (elles ont plus d’un an !) et apparaissent donc encore plus courtes et plus brunes que les plumes adultes, récemment muées, qui sont plus longues, plus noires et visiblement plus neuves. Le nombre moyen de grandes couvertures renouvelées dans le cadre de cette mue formative varie selon les espèces : 2-3 grandes couvertures muées en moyenne chez le Sizerin cabaret, 2-4 chez le Tarin des aulnes, 4-5 chez le Sizerin flammé, 4-7 chez le Serin cini, mais plutôt 9-10 chez le Chardonneret élégant et le Verdier d’Europe…

Tarins des aulnes mâles, 1er hiver (à g.) et adulte (à dr.), février et janvier, Espagne (© Santiago Caballero Carrera). Notez le contraste de mue dans les grandes couvertures du 1er hiver : les plumes internes à large bout jaune sont de type adulte, tandis que les externes, blanchâtres et plus courtes sont des plumes juvéniles usées.
Tarins des aulnes femelles, 1er hiver (à g.) et adulte (à dr.), décembre et novembre, Espagne (© Santiago Caballero Carrera). Les mêmes différences sont visibles chez les femelles.
Pinsons du Nord mâles, adulte (à g.) et 1er hiver (à dr.), mars, Suède (© Jan Andersson). Seules les grandes couvertures externes à pointe blanchâtre et moins large permettent de distinguer un oiseau de 1er hiver d’un adulte (dont toutes les grandes couvertures ont un large bout orangé).

• Chez les buses, les rémiges (primaires et secondaires) des adultes ont une large bande sombre terminale qui dessine une nette barre noirâtre sur le bord de fuite des ailes, tandis que les plumes juvéniles en sont dépourvues, ce qui donne une aile sans bord de fuite sombre. C’est un moyen simple de distinguer les juvéniles des adultes, mais cela permet aussi de différencier les immatures des adultes grâce aux dernières rémiges juvéniles qu’ils conservent. Les rémiges des rapaces sont en effet renouvelées lentement par le biais d’une mue séquentielle, commençant par les primaires, qui muent dans l’ordre depuis la P1 jusqu’à la P10 ; lorsque la mue des primaires atteint la P4 ou la P5, un nouveau foyer de mue s’amorce dans les secondaires au niveau de la S1 (progressant vers l’intérieur), suivi de deux autres qui partent l’un de la S5 (qui progresse aussi vers l’intérieur) et l’autre des plumes les plus internes (S11 à S13 selon les espèces, qui progresse vers l’extérieur). Dès le printemps de la deuxième année, on observe alors des rémiges de type adulte à large pointe noire parmi les autres plumes, juvéniles, qui subsistent et sont barrées juqu’au bout. Plus tard dans l’année, les dernières rémiges à être renouvelées sont les primaires les plus externes (la P9 et la P10) et les secondaires médianes (la S4 ou les S7-S9) ; ce sont donc ces plumes qu’il faut regarder en priorité pour détecter une éventuelle buse immature !

Buse variable juvénile, Suède, octobre (© Ieon Berthou), Buse des steppes 2e année, Koweït, septembre (© Omar Alshaheen) et Buse variable adulte, France, mars (© Alexis Lours)

• À l’automne, grâce au contraste de mue, il est également facile de différencier un Merle noir adulte d’un oiseau de 1er hiver, ce dernier ayant des rémiges (et certaines couvertures sus-alaires) et des rectrices juvéniles, usées et donc brunâtres qui tranchent avec le reste de son plumage noir, tandis que le mâle adulte a les ailes du même noir que le corps. La même différence existe chez les femelles, mais elle est moins frappante en raison de la coloration globalement brune du plumage féminin.

Merles noirs mâles, 2e année (en haut), Turquie, janvier (© Kuzey Cem Kulaçoglu) et adulte (en bas), Espagne, octobre (© Santiago Caballero Carrera)

• Chez les mésanges (bleue et charbonnière), c’est au niveau des couvertures primaires qu’il faut rechercher un contraste de mue pour déterminer l’âge d’un individu : si elles sont usées et de teinte brune ou grise et diffèrent des grandes couvertures bleutées, c’est un immature ; si l’ensemble de l’aile est bleutée, il s’agit d’un adulte.

Attention, pièges !
Lors de leur mue basique définitive, les bergeronnettes adultes ne renouvellent pas la totalité de leurs grandes couvertures sus-alaires en même temps : les trois internes muent en fin d’automne, puis la mue est suspendue, le renouvellement des grandes couvertures médianes et externes ayant ensuite lieu dans le courant de l’hiver et jusqu’au début du printemps. Au printemps, bien que l’ensemble de leurs grandes couvertures sus-alaires aient été renouvelées lors de la mue basique et soient toutes de type adulte et neuves, les bergeronnettes adultes présentent donc un léger contraste de mue, avec les trois grandes couvertures internes (qui ont mué les premières) plus usées et un peu plus courtes que les autres, d’aspect plus neuf ; de même, la plus longue tertiaire est plus neuve que les deux autres, qui ont mué plus tôt dans l’hiver. La différence de longueur et d’usure des grandes couvertures est toutefois beaucoup moins marquée que chez les oiseaux de 2e année, dont le contraste de mue est par ailleurs inversé, les grandes couvertures internes étant neuves (de type adulte) alors que les externes, encore juvéniles, sont très usées, courtes et brunes. Un moyen complémentaire de confirmer s’il s’agit d’un adulte ou d’un 2e année consiste à évaluer l’état d’usure des rémiges, des couvertures primaires et des rectrices : elles sont en effet neuves (noires et en bon état) chez les adultes alors qu’elles sont très usées (brunes et abîmées) chez les oiseaux de 2e année. Pour le reste, adultes et juvéniles effectuant une mue alternative (prénuptiale) partielle, leurs plumes de contours sont neuves et de type adulte et les mâles de 2e année portent donc un plumage nuptial semblable à celui des mâles adultes.

En résumé, au printemps, une bergeronnette avec un contraste de mue dans les grandes couvertures est un adulte si les plumes internes sont plus usées que les externes ou un 2e année si les externes sont très usées (et les internes neuves).

Bergeronnette à tête cendrée, mâle 2année (à g.), avril, Var (© Aurélien Audevard) et Bergeronnette printanière, mâle adulte (à dr.), avril, Allemagne (© Christoph Moning)
Bergeronnette des Balkans, mâle adulte (à g.), mai, République tchèque (© Holger Köhler) et Bergeronnette flavéole, mâle adulte, avril, Grande-Bretagne (© Beth Clyne)

Les adultes de certaines espèces de sternes, guifettes et limicoles renouvellent une partie de leurs rémiges primaires avant d’effectuer leur migration postnuptiale et terminent la mue des autres au cours de l’hiver. Au printemps, les plumes ayant mué avant l’hiver sont donc nettement plus usées que les autres, ce qui génère un contraste de mue dans l’aile des adultes, tandis que chez les oiseaux de 2e année, les rémiges, qui ont poussé simultanément, sont uniformément usées du printemps jusqu’à l’automne, lorsque intervient la première mue basique complète. Chez ces espèces, la présence d’un contraste de mue dans les rémiges indique donc un adulte (ou un subadulte de 3e année) et non un oiseau de 2e année !

Guifette (noire) d’Amérique, adulte (sans doute 3e année en raison du contraste très marqué), Canada, juin (© Ethan-Denton)

Citation recommandée : Duquet M. (2025). Le contraste de mue, un critère d’âge précieux. Post-Ornithos (marcduquet.com) 2 : e2025.05.22.

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