Le Martin-pêcheur d’Amérique dans le Paléarctique occidental

L’observation d’un Martin-pêcheur d’Amérique début décembre 2025 au bord du canal de Nantes à Brest, sur la commune de Glomel (Côtes-d’Armor), a été largement relayée par les réseaux sociaux – liste Telegram Oiseaux Rares France, diverses pages Facebook, base de données Faune France et site Ornithomedia – et les médias (TF1, France 3). Il s’agit de la première mention française de cette espèce néarctique, déjà observée dans quelques autres pays d’Europe occidentale. La présence de cet oiseau en Bretagne a généré diverses interrogations auxquelles on peut tenter de répondre en comparant cette donnée aux autres mentions ouest-paléarctiques, sur le plan géographique et chronologique.


I – Le Martin pêcheur d’Amérique (Belted Kingfisher – Megaceryle alcyon)
Ce martin-pêcheur niche dans une grande partie des États-Unis et du Canada, de la Californie à l’Alaska à l’ouest et de la Floride au Labrador à l’est (fig. 1) ; il hiverne dans les régions méridionales de son aire de nidification où les eaux restent libres en hiver ainsi que plus au sud, jusque sur les côtes méridionales de la mer des Caraïbes (Cramp & Simmons 2020, Kelly et al. 2020). Bien que les populations du sud soient plutôt sédentaires, les oiseaux nordiques effectuent de véritables déplacements migratoires, susceptibles d’évoluer en traversée transatlantique automnale, comme c’est le cas pour beaucoup de passereaux néarctiques. Une étude portant sur les Martins-pêcheurs d’Amérique bagués entre 1923 et 2024 aux États-Unis et au Canada (Gabrey 2024) a permis de mesurer les plus grandes distances parcourues par l’espèce :
• 2403 km de New York (septembre 1966) à la République dominicaine/Haïti (mars 1967),
• 2070 km de l’Ontario (juillet 1966) à la Floride (octobre 1966),
• 1748 km du Massachusetts (octobre 1959) à la Floride (avril 1962),
• 1667 km du Vermont (juin 2002) à la Géorgie (septembre 2002),
• 1529 km de l’Indiana (juin 1924) au Texas (novembre 1924),
• 1125 km du New Jersey (avril 1981) à l’Île-du-Prince-Édouard (mai 1981).


II – Liste chronologique des données ouest-paléarctiques
Les premières mentions ouest-paléarctiques de l’espèce ont été obtenues à la fin du XIXe siècle aux Açores (Pedro Ramalho/CRP-SPEA in litt.) et aux Pays-Bas (Snoukaert van Schauburg 1900). Depuis lors, le Martin-pêcheur d’Amérique a été observé 39 fois dans le Paléarctique occidental : principalement aux Açores (18 données), mais aussi en Islande (6), en Irlande (4), en Irlande du Nord (2), en Grande-Bretagne (5), en Espagne (3) et, récemment, en France (1). Voici la liste complète de ces données au 31 décembre 2025, classées dans l’ordre chronologique et présentées ainsi : • Année, pays – Comté, district ou région : localité, nombre et sexe des individus, dates de présence (source de la donnée). Si nécessaire, la donnée est commentée.
[• 1845 Irlande – Co Meath : Annesbrook, femelle (tuée), 26 octobre ; Co Wicklow : Luggala et Lough Dan, mâle (tué), 20 novembre (Seth-Smith 1919, Alexander & Fitter 1955).] Ces deux données ont été rapidement mises en doute à l’époque. En 1899, Saunders, qui «ne connaissait aucune occurrence au Groenland, en Islande ou sur le continent européen» écrivait que «même en supposant que ces données soient exactes, ces oiseaux étaient probablement échappés de captivité». En 1908, Ussher considérait que «les circonstances liées à ces deux données étaient sujettes à suspicion». Jourdain (1919), après avoir rapporté les propos de Saunders et Ussher, donne quant à lui un certain crédit à ces mentions en évoquant une observation aux Açores (non datée), une en Islande en 1901 et une aux Pays-Bas en 1899, et en précisant que « deux d’entre elles au moins, et probablement la troisième aussi, sont au-dessus de tout soupçon et rendent la présence de cette espèce dans les îles Britanniques beaucoup plus probable que ce n’était le cas lorsque Saunders et Ussher ont écrit sur le sujet ». Ruttledge (1975), cité par Mullarney (1981), écrira beaucoup plus tard : «Deux données reposant sur des spécimens qui auraient été collectés en Irlande à l’automne 1845 ont été récemment retirées de la liste irlandaise lorsque l’examen critique des peaux – en 1974, par Derek Goodwin, Robert Hudson, Dr David Snow et feu Kenneth Williamson – a prouvé que les oiseaux avaient été tués plus tôt dans l’année que ce qui avait été déclaré ou qu’ils avaient été tenus en captivité».
Pourtant, à la lueur des données obtenues depuis la fin des années 1970, on peut s’interroger sur l’analyse qui a été faite à propos de ces deux mentions irlandaises, qui finalement sont parfaitement cohérentes avec le pattern d’apparition de l’espèce en Europe, tant sur le plan géographique que chronologique. Les peaux analysées en 1974 par Goodwin, Hudson, Snow et Williamson avaient presque 130 ans… donc les «traces de captivité» auxquelles ces ornithos faisaient référence pour rejeter la donnée étaient-elles réelles ou résultaient-elles de la dégradation naturelle des peaux ? De plus, ces ornithos, bien que renommés et tout à fait crédibles, ont certainement eux aussi fondé leur avis sur l’extrême rareté de l’espèce en Europe à l’époque. Car en 1974, il n’existait toujours que trois données européennes, et de surcroît toutes très anciennes : celles des Pays-Bas en 1899 et d’Islande en 1901 plus une en Grande-Bretagne en 1908. C’est d’ailleurs l’avis de Bob Watts (in litt.), secrétaire du Northern Ireland Rare Birds Committee, pour qui les «oiseaux signalés comme abattus en octobre et novembre 1845 (…) sont très probablement (…) de véritables occasionnels». De même, Des Higgins (in litt.), secrétaire de l’Irish Rare Birds Committee, considère que ces deux données du XIXe siècle «peuvent très bien être d’authentiques oiseaux égarés», tout en indiquant qu’il n’est pas «inconcevable qu’ils se soient tous deux échappés de la même cage». En conclusion, ces deux mentions irlandaises de 1845 mériteraient peut-être d’être réexaminées à l’aune des connaissances actuelles…
• 1899 Açores – Flores : localité exacte non connue, femelle (abattue), mars 1899. L’oiseau figure dans les collections du Musée Carlos Machado de Ponta Delgada sous la référence 1564 (Pedro Ramalho/CPR-SPEAin litt.).
• 1899 Pays-Bas – Gelderland : Rheden, mâle (tué et naturalisé), 17 décembre (Snoukaert van Schauburg 1900).


• 1901 Islande – Îles Vestmann (Vestmannaeyjar) : Heimaey, mâle 1re année, fin septembre. Cet individu a été observé pendant quelques jours avant d’être abattu (Ingvar Atli Sigurðsson/IRC in litt.).
• 1908 Grande-Bretagne – Cornouailles : Sladesbridge, Wadebridge, femelle (tuée), novembre (Stevenson 1919, Seth-Smith 1919, Jourdain 1919).
• 1978 Irlande – Co Mayo : River Bunree, Ballina, femelle 1er hiver, du 10 décembre 1978 au 3 février 1979 (Mullarney 1981, Sharrock & Grant 1982). Dans l’après-midi du 3 février, l’oiseau a été abattu par un habitant du coin passionné de taxidermie… ce dernier fut poursuivi et condamné, et le martin-pêcheur naturalisé confié au Musée d’histoire naturelle de Dublin (Mullarney op. cit.).
• 1979 Grande-Bretagne – Cornouailles : Sladesbridge, mâle 1er hiver, du 2 octobre 1979 à juin 1980, (Rogers et al. 1980) et Boscathnoe Reservoir, Penzance, mâle adulte, supposé être le même individu, du 23 au 29 août 1980 (Rogers et al. 1981).
• 1980 Irlande du Nord – Co Down : Ardilea House, Inner Dundrum Bay, Newcastle, femelle immature (tuée), 12 octobre 1980. L’oiseau a été tué et le spécimen est conservé au Musée d’Ulster (Irish Birds 3-1 : 11, Bob Watts/NIRBC in litt.).
• 1984 Irlande – Co Clare : Ballyvaughan, femelle, du 28 octobre à début décembre 1984 et (vraisemblablement la même) près de Killaloe, Tipperary, du 6 février au 21 mars 1985 (Irish Birds 3-1 : 116 & 3-2 : 319, Des Higgins/IRBC in litt.).
• 1996 Açores – São Jorge : Ponta da Caldeira, 1 individu, 21 octobre (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 1998 Islande – Gullbringusýsla : Gerðar í Garði, femelle, 17-18 mai et Gljúfrasteinn og nágrenni í Mosfellssveit, femelle, de juillet au 15 septembre. Ces deux données se rapporteraient à un seul et même individu (Ingvar Atli Sigurðsson/IRC in litt.).
• 1998 Islande – Austur-Skaftafellssýsla: Árbær á Mýrum, femelle, du 18 au 24 juin (Ingvar Atli Sigurðsson/IRC in litt.).
• 2001 Açores – Faial : port de Horta, port de Pim, mâle, du 2 octobre au 9 décembre (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2002 Islande – Mýrdalssýsla: Kaðalstaðir í Stafholtstungum, femelle 1re année, 24 février. Trouvée épuisée, elle mourut le lendemain (Ingvar Atli Sigurðsson/IRC in litt.).
• 2003 Islande – Îles Vestmann (Vestmannaeyjar) : Vestmannaeyjabær, mâle, du 10 au 12 octobre (Ingvar Atli Sigurðsson/IRC in litt.).
• 2005 Grande-Bretagne – Angleterre : Tixall, Staffordshire, mâle 1er été, 1er avril ; Angleterre : Eastrington Ponds, Yorkshire, mâle 1er été, 2 avril ; Écosse : Peterculter, mâle 1er été, du 4 au 8 avril (Broadbent et al. 2005, Fraser et al. 2007). Le BBRC considère que ces trois données se rapportent à un seul et même individu. Cela démontre qu’il était en pleine forme, car il aura parcouru 135 km vers le nord-est entre Tixall et Eastrington en un jour, et encore 385 km vers le nord jusqu’en Écosse les deux jours suivants (fig. 2).


• 2006 Açores – Graciosa : Santa Cruz da Graciosa, femelle, du 9 décembre 2005 au 22 mars 2006 (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2007 Açores – Flores : Porto das Lajes, 1re année, 17 octobre (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2009 Espagne – Murcie : Carthagène, femelle 1re année, de novembre 2009 au 9 mars 2010 (Dies et al.2011).
• 2010 Açores – Pico: Lajes do Pico, femelle, 16 septembre (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2010 Açores – Terceira : Paul da Praia, femelle, du 29 septembre au 19 décembre 2010 (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2011 Açores – Pico : Lajes do Pico, femelle, du 26 décembre 2011 au 30 janvier 2012 (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2012 Irlande – Co Galway : Lough Fee et Kylemore Abbey, mâle 1er hiver, 5 et 6 octobre (Fahy 2013).
• 2012 Açores – Santa Maria : Ribeira de São Francisco, mâle, du 19 octobre 2012 au 23 mars 2013 (Tipper et al. 2019, 2022, Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2015 Açores – Terceira : Paul da Praia da Vitória, mâle, du 1er novembre au 10 décembre (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2016 Irlande du Nord – Co Londonderry : Mountsandel Forest, The Cutts, River Bann, Londonderry/Derry, mâle, 22 avril (Bob Watts/NIRBC in litt.).
• 2017 Açores – Corvo : Porto do Boqueirão, mâle, du 3 au 6 octobre (Tipper et al. 2022, Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2018 Grande-Bretagne – Cornouailles : Porth Hellick, St Mary’s, îles Scilly, mâle 2e année ou plus, 18 avril (Holt et al. 2019).
• 2019 Islande – Gullbringusýsla : Álafoss í Mosfellssveit, femelle, du 12 novembre 2018 au 13 avril 2019 (Ingvar Atli Sigurðsson/IRC in litt.).
• 2020 Açores – Pico : Lajes do Pico, femelle 1re année, du 30 octobre 2020 au 13 avril 2021 (Tipper et al.2022, Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2020 Espagne – Îles Canaries : Arrecife, Lanzarote, mâle 1er hiver, du 8 au 13 novembre (Pardo de Santayana Trueba et al. 2023).
• 2020 Irlande – Co Cork : Dunboy, Castletownbere, mâle 1re année, du 9 novembre 2020 au 25 avril 2021 (Lyne 2021, Flynn & O’Donaill 2022).
• 2021 Açores – Flores : Santa Cruz das Flores, femelle, du 25 au 30 mars 2021 (Robb et al. 2022, Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2021 Açores – Terceira : Paul da Praia da Vitória, femelle, du 20 octobre 2021 au 6 avril 2022 (Robb et al. 2024, Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2021 Grande-Bretagne – Angleterre : River Ribble, Redscar Woods, Brockholes LWT, Lancashire & North Merseyside, mâle 1re année, 8, 14, 25-26 et 28-30 novembre 2021 et 9 mars 2022 ; Angleterre : Leeds Liverpool Canal, Chorley/Withnell Fold area, mâle, 12, 17 et 29 décembre ; Angleterre : River Darwen, Roach Bridge, Samlesbury, mâle, du 20 décembre 2021 au 6 janvier 2022, du 29 janvier au 4 février 2022, du 10 au 16 février et du 17 mars au 19 avril 2022 ; Angleterre : Knights Bottom Lake, Lancashire, 28 décembre 2021, du 1er au 3 janvier 2022 et 19 avril 2022 (Holt et al. 2022, Bacon et al. 2023). Le BBRC considère que toutes ces données se rapportent à un seul et même individu.
• 2023 Espagne – Pays basque : Lekeitio, Biscaye, mâle, du 30 septembre au 20 octobre (Pardo de Santayana Trueba et al. 2024).
• 2023 Açores – Flores : Santa Cruz das Flores, femelle, 30 octobre (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2024 Açores – Flores : Flores, lieu exact inconnu, mâle, du 20 février au 2 mars (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2024 Açores – Corvo : da Ponte, mâle, 4 et 5 octobre (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2025 Açores – São Miguel : Lagoa das Furnas, mâle, du 5 au 15 octobre (Pedro Ramalho/CPR-SPEA in litt.).
• 2025 France – Bretagne : Glomel, Côtes-d’Armor, 1re année, du 8 au 30 décembre (au moins…). Oiseau trouvé et signalé par François Guéguen, qui n’est pas ornithologue, et identifié deux jours plus tard par Michel Sibéril.
III – Discussion
Origine des oiseaux – L’arrivée naturelle du Martin-pêcheur d’Amérique à Glomel (Côtes-d’Armor) a été mise en doute par certains observateurs, comme ce fut le cas pour les oiseaux irlandais de 1845, et comme ça l’est fréquemment lors de la découverte d’un oiseau nord-américain en Europe, surtout lorsqu’il s‘agit d’une espèce qui n’est pas réputée pour faire de longues migrations. Pourtant si l’on reporte sur une carte l’ensemble des données ouest-paléarctiques du Martin-pêcheur d’Amérique (fig. 3), on constate qu’elles sont conformes à celles des autres espèces néarctiques, à savoir une prédominance aux Açores, en Islande et dans les îles Britanniques, et quelques données sur la façade atlantique de l’Europe. Elles sont donc cohérentes avec une arrivée naturelle de l’espèce, que celle-ci ait bénéficié ou non d’une assistance par bateau, là encore comme c’est le cas pour tous les passereaux et non-passereaux terrestres originaire d’Amérique du Nord. À l’inverse, cette répartition des données ne correspond pas du tout à celle d’oiseaux échappés de captivité, dont l’apparition se ferait de façon aléatoire sur l’ensemble du continent européen, y compris dans les terres. Or toutes les mentions ouest-paléarctiques du Martin-pêcheur d’Amérique ont été obtenues sur les côtes ou à proximité de celles-ci. Les mentions les plus intérieures sont celles de Rheden (Pays-Bas, décembre 1899), à 110 km de la mer du Nord, et celle de Tixall (Staffordshire, avril 2005), à 91 km de la mer d’Irlande. Celle de Glomel (Côtes-d’Armor) se trouve à environ 53 km par rapport à l’océan Atlantique, tant au nord qu’au sud de la Bretagne. Ces distances, y compris celle des Pays-Bas, n’ont rien d’exceptionnel quand on voit la capacité de déplacement de l’espèce tant en Amérique du Nord (voir § 1) qu’en Europe (cas de l’oiseau du Staffordshire, fig. 2).

De plus, la répartition chronologique des données (fig. 4) révèle un pic de découverte automnal – majoritairement en octobre et dans une moindre mesure en novembre et décembre – tout à fait conforme au pattern d’apparition habituel des passereaux (et alliés) néarctiques en Europe. Le pic très marqué en octobre résulte toutefois du nombre élevé de données azoriennes, où les oiseaux arrivent plus tôt qu’en Europe de l’Ouest (sans les données des Açores, le pic d’arrivées en Europe se situe en octobre-novembre, ce qui correspond à la période de migration de l’espèce en Amérique du Nord). La découverte début décembre du Martin-pêcheur d’Amérique breton entre tout à fait dans ce schéma d’apparition de l’espèce en Europe.
Les quelques données printanières qui sortent de ce cadre peuvent à l’évidence concerner des oiseaux arrivés à l’automne précédent et trouvés tardivement, comme cela a été évoqué par Fraser et al. (2007) à propos de l’oiseau du Stafforshire (avril 2005). En effet, à la différence des coulicous, des parulines et d’autres passereaux insectivores, la survie des Martins-pêcheurs d’Amérique est élevée et nombre d’individus ont stationné durant de longs mois là où ils étaient arrivés ou même à quelque distance de là. Cela tient vraisemblablement au régime alimentaire piscivore de l’espèce, qui lui permet de disposer de ressources alimentaires suffisantes en toutes saisons, à la différence des oiseaux insectivores. La figure 5 montre qu’une grande partie des Martins-pêcheurs d’Amérique arrivés à l’automne dans le Paléarctique occidental survivent à l’hiver et sont encore présents au printemps suivant. Ainsi, moins d’un quart (22% ; n = 37) des individus ont été observés un seul jour, tandis que 14% ont stationné entre une semaine et un mois, 16% entre un et trois mois et 24% de 3 à 6 mois, le record revenant à l’oiseau britannique de 1979 qui est resté presque un an (332 jours). Qu’en sera-t-il de l’oiseau de Bretagne ?

dans le Paléarctique occidental

dans le Paléarctique occidental
Critères d’âge et de sexe – Le Martin-pêcheur d’Amérique trouvé en Bretagne a été qualifié de femelle dès sa découverte, et rapidement identifié comme un oiseau de 1re année, en raison de sa bande pectorale lavée de brun roussâtre. Sur Faune France, lorsque le sexe de l’oiseau a été précisé (n = 88), il a été saisi dans 78% des cas comme étant une femelle et dans 22% des cas comme un mâle. L’argument avancé pour en faire une femelle est principalement la présence d’une «amorce de collier sous la bande pectorale brun-roux», et beaucoup d’observateurs se sont sans doute contentés de reprendre ce que des ornithos plus aguerris qu’eux avaient annoncé. Toutefois, au bout de quelques jours, certains ont commencé à s’interroger sur le sexe de l’oiseau et on peut ainsi lire en commentaire : «pourquoi femelle?», «ressemblance forte avec les jeunes mâles [vus en photo sur eBird]», «absence de la barre rousse caractéristique d’une femelle mais (…) présence des flancs roux malgré tout», «cet immature pourrait bien être finalement un mâle (70% de chances) – contrariant hélas 90% des commentaires sur Visionature qui en feraient une jeune femelle»…
Ayant pour ma part identifié l’oiseau comme un mâle plutôt qu’une femelle, j’ai consulté les guides afin de vérifier si mon impression était la bonne. Sibley (2014) ne donne aucun détail en dehors de la planche d’illustration représentant le mâle et la femelle adultes et le juvénile (sans précision de sexe), tandis que la planche et le texte du Guide ornitho (Svensson et al. 2023) ne traitent que des adultes. Kelly et al. (2020) indiquent que le mâle présente une seule bande pectorale gris-bleu alors que la femelle a, en plus de celle-ci, les flancs roux et une bande rousse sur le bas de la poitrine. Et pour ce qui est des critères d’âge, ils précisent que les juvéniles ont une bande pectorale ardoisée teintée de cannelle ou de brun, mais aussi une huppe plus sombre que les adultes, davantage de blanc sur les couvertures alaires, une pointe blanche plus étendue aux secondaires et (comme les femelles adultes) des taches blanches sur la paire de rectrices centrale. Quant au guide de Nils van Duivendijk (2024), il montre des photos des adultes et des jeunes des deux sexes et indique, à propos des oiseaux de 1er cycle, qu’ils ont des taches rousses typiques dans le gris-bleu de la poitrine, et que celles-ci sont plus limitées chez les mâles que chez les femelles, tout comme l’étendue du roux sur les flancs. Rien de déterminant donc pour savoir avec certitude si l’oiseau breton est un mâle ou une femelle…




Poursuivant mes investigations, j’ai finalement trouvé dans Cramp & Simmons (2020) la solution du problème. Comme les différents guides consultés, ces auteurs citent la bande pectorale lavée de roussâtre pour distinguer un juvénile d’un adulte, et la bande roux-cannelle sur la poitrine, séparée de la bande pectorale bleu-gris uniforme par un collier blanc, pour différencier la femelle du mâle. Mais surtout j’ai trouvé dans la description des plumages un détail bien visible qui permet de différencier les mâles des femelles, quel que soit leur âge… Il s’agit de la coloration des axillaires ! Cramp & Simmons (op. cit.) écrivent que chez le mâle adulte, les axillaires sont «blanches» et que «quelques-unes sont partiellement marquées de gris-bleu», tandis que celles de la femelle adulte sont «souvent entièrement ou partiellement teintées de roux-cannelle» et que chez la femelle immature il y a «beaucoup de roux sur les flancs et souvent sur les axillaires». Ce critère est également cité par Pyle (1997), qui écrit que «la plus longue axillaire» est cannelle chez les femelles et blanche chez les mâles. J’ai donc recherché sur eBird des photos de Martins-pêcheurs d’Amérique en vol afin de vérifier ce critère, qui s’est révélé être valide sur toutes les photos consultées, dont voici une sélection.




Si l’on regarde les photos de l’oiseau breton en vol (par exemple ci-dessous), on constate que ses axillaires sont blanches avec tout au plus quelques marques gris-bleu, mais pas de roux. Les quelques petites taches rousses sur les côtés du corps sont limitées aux flancs mais n’atteignent pas les axillaires. Cela indique que cet individu est un mâle, non une femelle. La présence de roux dans la bande pectorale caractérise le plumage juvénile. Il s’agit donc d’un mâle de 1re année. Quant au semblant d’amorce de seconde barre pectorale rousse, c’est un caractère visible sur diverses photos de mâles juvéniles trouvées sur le web (par exemple eBird) ou dans le récent guide des oiseaux d’Europe (van Duivendijk 2024). Pyle (1997) précise lui aussi que les jeunes mâles peuvent avoir une amorce de bande rousse.

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Remerciements : un immense merci à Des Higgins (Irlande, Irish Rare Birds Committee), Ingvar Atli Sigurðsson (Islande, Icelandic Rarities Committee), Bob Watts (Irlande du Nord, Northern Ireland Rare Birds Committee) et Pedro Ramalho (Portugal et Açores, Comité Português de Raridades) pour les précisions relatives aux données de Martin-pêcheur d’Amérique homologuées dans leur pays respectifs, ainsi qu’à Philippe J. Dubois, Alain Fossé et Stéphane Guérin pour les précieux articles complémentaires qu’ils m’ont fournis. Merci encore à Pierre Crouzier et Philippe J. Dubois pour avoir relu mon manuscrit et suggéré quelques judicieux ajouts.
Citation recommandée : Duquet M. (2025). Le Martin-pêcheur d’Amérique dans le Paléarctique occidental. Post-Ornithos 2 : e2025.12.30.

