La Pie-grièche à poitrine rose en France : jadis répandue, aujourd’hui disparue

Après les publications relatives, d’une part aux Pies-grièches écorcheur et à tête rousse, et d’autre part aux Pies-grièches grise et méridionale, cet ultime article consacré aux pies-grièches de France traitera de la répartition historique, du déclin et de la disparition récente de la Pie-grièche à poitrine rose Lanius minor en tant qu’espèce nicheuse dans notre pays.

Pie-grièche à poitrine rose, adulte, Hongrie, juin 2016 (© Marco Valentini)

I – Répartition mondiale 

La Pie-grièche à poitrine rose niche dans une grande partie de l’Eurasie (fig. 1), des rivages de la Méditerranée occidentale aux steppes et steppes boisées d’Eurasie, à l’est jusqu’aux montagnes de l’Altaï (Bronskov & Keller 2020). En dépit de la grande étendue de son aire de nidification, l’espèce est monotypique et hiverne dans une zone restreinte d’Afrique australe, comprise entre l’extrême sud de l’Angola et de la Namibie et le sud du Mozambique et certaines parties du nord de l’Afrique du Sud (Yosef & ISWG 2020). En Europe, la plupart des nicheurs sont désormais concentrés dans le quart sud-est du continent – Balkans, Roumanie, Ukraine et Russie (Hervé et al. 2025). Très inférieurs aux chiffres cités dans le PNA pies-grièches (Hervé et al. 2025), qui reprend les estimations de BirdLife International (2021), les effectifs européens récents sont évalués au maximum à 320000 couples nicheurs, avec des bastions en Roumanie (≥ 70000 couples) et surtout en Russie, où nichent jusqu’à 200000 couples (Yosef & ISWG 2020).

fig. 1. Aire de nidification (rouge) et zones d’hivernage (bleu) de la Pie-grièche à poitrine rose (Source : Birds of the World et Lefranc 2022)

II – Histoire de l’espèce en France

1850-1900 – Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la Pie-grièche à poitrine rose était abondante en France (excepté dans le sud-ouest et le nord-ouest du pays, ainsi que dans certaines parties des Alpes) et considérée alors en de nombreuses régions comme la plus commune des quatre espèces de pies-grièches (Dubois 2021). Au cours de cette période, elle était très commune dans les Bouches-du-Rhône (Crau et Camargue) et le Vaucluse, mais n’a jamais niché dans les Hautes-Alpes, les Alpes-de-Haute-Provence et les Alpes-Maritimes (Viricel & Flitti 2009).
 
1900-1950 – Il n’existe aucune donnée historique de nidification de l’espèce en Bretagne, en Normandie et dans l’extrême sud-ouest de la France, mais des cas de reproduction ont été rapportés dans le Nord et en Picardie au début du XXe siècle (Lefranc 1993). À cette époque, cette pie-grièche était très commune dans le Midi méditerranéen et d’importantes populations étaient présentes dans l’Aube, l’Yonne, la Marne, la Seine-et-Marne, l’ouest des Vosges, la Vendée, etc. (Lefranc op. cit.). Après la Première Guerre mondiale, un déclin brutal de l’espèce a été constaté, d’abord en périphérie de l’aire de répartition puis, très vite, partout ailleurs. Une petite augmentation des effectifs a par la suite été notée dans les années 1930, l’espèce étant de nouveau observée de l’Île-de-France à l’Alsace (Dubois et al. 2008). Mayaud (1936) écrivait que la Pie-grièche à poitrine rose nichait çà et là en France, excepté dans le Nord et le Nord-Ouest, et peut-être le Sud-Ouest, et précisait qu’elle était localement commune. Deux décennies plus tard, cet auteur indiquait que l’espèce était nicheuse localement en plaine, des Ardennes à la Vendée et de la Gironde à la Camargue (Mayaud 1953). 
 
1950-1990 – Dans les années 1950, la Pie-grièche à poitrine rose nichait encore des Ardennes à l’ouest parisien (Yvelines) et à la Vendée. Sa découverte dans le Roussillon et en Catalogne au début des années 1960 résulte sans doute plus d’un défaut de prospection antérieur que d’une réelle extension de l’aire de répartition vers le sud comme le suggèrent Heymer (1964) puis Yeatman (1971). Au cours de la période 1960-1970, la Pie-grièche à poitrine rose était signalée en densités élevées en Crau (Bouches-du-Rhône), dans la plaine de la Limagne (Auvergne) et en Alsace, tandis que des couples nichaient encore çà et là dans l’Ain, en Champagne, en Savoie, etc. (Dubois et al. 2008). Dans les années 1970, un déclin très marqué a de nouveau été noté dans les bastions les plus nordiques et, au tournant des années 1980, l’espèce avait cessé de nicher en Alsace, en Bourgogne, en Auvergne et en Savoie. Les dernières stations non méditerranéennes ont disparu en 1975 dans le Bas-Rhin, 1979 en Saône-et-Loire et 1982 en Savoie, puis ce fut le tour de la Crau et du Vaucluse à la fin des années 1980 (Lefranc 1978, Olioso 1996, Dubois et al. 2008, Viricel & Flitti 2009).
 
1990-2010 – Au début des années 1990, l’espèce ne se reproduisait plus, en France, que dans l’Hérault, l’Aude et le Gard. La petite population héraultaise, relativement stable à cette période, avec 25 couples en 1995 et 31 en 1999, a chuté à 7 couples en 2004, avant d’augmenter légèrement les années suivantes : 13-14 couples en 2005, 15 en 2006 et 16 en 2007. Il en est de même de la population de la basse vallée de l’Aude, qui comptait 26 couples en 1999, 20 en 2001, 9 en 2003, 14 en 2006 et au moins 16 en 2007 (Bougard & Insemann 2007, 2008). Ces variations ne sont pas expliquées, mais leur concordance au sein de ces deux populations fait penser à des problèmes rencontrés dans les zones d’hivernage (Dubois et al. 2008). Dans le Gard, l’espèce nichait encore dans la plaine du Vistre, au sud du Cailar, dans les années 1990, ainsi qu’en Vaunage, où un à trois couples se sont reproduits jusqu’en 2006 (Labouyrie 2004, 2019). En 2008, 17 couples ont été recensés en Languedoc-Roussillon, la population française semblant se stabiliser, avec 18 couples en 2009 et 17 en 2010 (Bougard & Isenmann 2009, Vallès 2010, Pichard 2011).
 
2010-2020 — Une arrivée très tardive des nicheurs a été notée en 2011 et 16 couples reproducteurs ont été dénombrés, à savoir 5 dans l’Aude et 11 dans l’Hérault (Pichard 2011). En 2012, l’effectif héraultais était stable, tandis que celui de l’Aude augmentait un peu, passant de 5 à 9 couples (Pichard 2013). En 2013, trois secteurs de nidification subsistaient : la basse plaine de l’Aude, qui accueillait 8 couples, et les plaines de Villeveyrac-Montagnac et Fabrègues-Poussan (Hérault), avec respectivement 5 et 6 couples (Pichard 2014). Un rebond des effectifs est noté en 2014, avec un total de 28 couples en France, 27 en Languedoc-Roussillon et un dans le Var (Rey 2016). Il n’est hélas que temporaire et, en 2015, la chute est d’autant plus brutale : 10 ou 11 couples seulement sont dénombrés dans l’Hérault et l’Aude et leur productivité est très faible (Rey 2018). Inexorablement, le déclin se poursuit, avec 8 couples en 2016 et 5 en 2017, la population atteignant un seuil critique qui laisse alors présager sa disparition à très court terme (Rey 2020). Et en effet, 4 couples seulement se reproduiront en 2018, puis un seul en 2019, dont la nidification n’aboutira pas (Rey 2021). En 2020, deux mâles cantonnés sont observés en France, mais aucun couple ne sera détecté, rendant effective la disparition de la Pie-grièche à poitrine rose en tant qu’espèce nicheuse en France (Rey 2022).

Pie-grièche à poitrine rose, adulte, Grèce, mai 2025 (© Nathaniel Dargue)

Discussion – Le déclin de la Pie-grièche à poitrine rose en France est spectaculaire, tant sur le plan géographique qu’au niveau des effectifs. Les cartes de répartition historiques (fig. 2) montrent en effet une rétractation rapide de l’aire de nidification vers le sud, suivie d’une disparition quasi-totale en un siècle à peine. Dès le milieu des années 1980, l’espèce ne nichait plus qu’en zone méditerranéenne. Ce recul vers le sud est également visible à l’échelle des quatre décennies séparant le premier et le troisième atlas des oiseaux nicheurs de France (fig. 3). 

fig. 2. Cartes illustrant la disparition progressive de la Pie-grièche à poitrine rose en France depuis la fin du XIXe siècle (d’après Lefranc 1978 et Dubois 2022, modifié)
fig. 3. Évolution de la répartition de la Pie-grièche à poitrine rose en France au gré des trois atlas nationaux des oiseaux nicheurs de France

D’un point de vue numérique, la population relictuelle qui subsistait au début des années 1990 s’est stabilisée autour d’une cinquantaine de couples jusqu’à l’aube du XXIe siècle, avant de chuter brutalement à 18 couples en 2004 et de se stabiliser à 16-20 couples jusqu’en 2013. Mais après un ultime sursaut à 28 couples en 2014, les effectifs se sont effondrés en 2015 (10-11 couples) jusqu’à s’éteindre en 2020 (fig. 4).

fig. 4. Graphique illustrant le déclin des effectifs de la Pie-grièche à poitrine rose en France de 1990 à 2020

III – Un déclin à l’échelle de l’Europe

Thermophile et d’affinité méridionale, la Pie-grièche à poitrine rose a étendu son aire de répartition vers le nord avant 1600, à la faveur du déboisement et de la fragmentation des forêts, principalement en Europe centrale et en Russie, latitudes auxquelles les oiseaux occupaient des habitats artificiels (Tomialojć 1994). Cette expansion vers le nord a atteint son apogée au XVIIIe siècle, puis, à partir de 1850, l’aire de nidification de l’espèce a commencé à se rétracter dans ses parties occidentale et septentrionale, tandis que ses effectifs chutaient de façon spectaculaire (Tomialojć op. cit.). Krištín & Lefranc (1997) évoquent un déclin des populations allemandes et françaises après 1850, suivi d’un regain dans les années 1880, période à laquelle la Pie-grièche à poitrine rose était localement la plus commune. Elle nichait alors jusqu’au Luxembourg, dans la vallée de la Moselle et près de la capitale, avant de disparaître du pays au tournant du XXe siècle (Lefranc 1993, Yosef & ISWG 2020). Cette pie-grièche était déjà très rare au XIXe siècle dans le sud de la Belgique, où les derniers couples nicheurs ont été notés dans le Hainaut en 1914 (Yeatman 1971) à Binche en 1919 et à Havré en 1930 (Lefranc op. cit., Vansteenwegen 1998). En Allemagne, où l’espèce nichait presque partout au début du XIXe siècle, Yeatman (op. cit.) situe sa disparition de la Prusse Orientale et des bords de la Baltique dès la fin de ce siècle et « plus récemment » (c’est-à-dire avant les années 1970) de presque tout le pays, à l’exception de la Rhénanie-Palatinat et de la Franconie. Lefranc (1993) signale les derniers cas de nidification connus en 1966 dans la Hesse, en 1974 en Rhénanie-Palatinat et en 1978 dans le Bade-Wurtemberg et en Bavière. Le statut de l’espèce est moins bien connu dans la partie orientale du pays (ex-RDA), mais les dernières nidifications datent de 1924 dans le Mecklembourg et du début du XXe siècle dans le Brandenbourg, tandis qu’il n’existe que quelques preuves de reproduction en Thuringe depuis les années 1950, la dernière en 1976 (Lefranc op. cit.).

Pie-grièche à poitrine rose, adulte, Arménie, mai 2013 (© Phillip Edwards)

En dépit de quelques regains régionaux entre 1920 et 1960, la Pie-grièche à poitrine rose réapparaissant par exemple au début des années 1930 dans des zones abandonnées deux décennies plus tôt, un déclin graduel est observé en Europe au début des années 1960 (Krištín & Lefranc 1997). En Suisse, quelques couples ont niché jusqu’en 1964, avec au maximum six nidifications par an dans les années 1950, et la dernière nidification a été notée en 1972 dans le canton de Vaud (Schaub 2018). Le déclin s’intensifie en Europe dans les années 1970 et 1980, affectant près du tiers de la population (Tomialojć 1994) et aboutissant à la disparition de l’espèce en Allemagne en 1978, dans le centre et le nord-est de la France en 1979 et en République tchèque entre 1985 et 1989 (Krištín & Lefranc op. cit., Lefranc 2022).

Dans les années 1980, quelques couples nichaient encore en Autriche près du lac Neusiedl, tandis que les populations continuaient de décliner en Slovaquie, en Hongrie, en Pologne, dans l’ouest de l’Ukraine, en Biélorussie, dans les pays baltes et dans les zones de reproduction forestières de Russie, mais aussi dans les régions méridionales de l’Europe, notamment en Italie et dans le sud de la France (Tomialojć 1994, Krištín & Lefranc 1997).

Dans les années 1990, bien que certaines populations soient restées stables ou aient augmenté légèrement, un déclin généralisé est observé à l’échelle de l’Europe, y compris en Roumanie, bastion européen de l’espèce (BirdLife International 2004). 

Couvrant la période 2013-2017, le deuxième atlas des oiseaux nicheurs d’Europe (Keller et al. 2020) fait apparaître des pertes importantes dans la partie occidentale de l’aire de répartition de la Pie-grièche à poitrine rose (fig. 5). Bronskov & Keller (2020) écrivent ainsi que depuis le premier atlas européen (Hagemeijer & Blair 1997), l’espèce a presque complètement cessé de nicher dans une zone allant de la Pologne à la Suisse, en passant par la République tchèque et l’Allemagne, ainsi que dans de nombreuses régions d’Italie, de France et d’Espagne, mais indiquent que la tendance démographique dans la partie orientale de son aire de répartition semble stable. Elle aurait même connu une légère augmentation en Hongrie au début des années 2000 (Lefranc 2022). La population nicheuse d’Italie, qui constitue l’un des derniers bastions de cette pie-grièche en Europe de l’Ouest, était estimée à 1000-2000 couples en 2004 et a encore chuté de quelque 27% entre 2000 et 2014, le déclin atteignant 63% dans les régions septentrionales (Vénétie, Lombardie, Émilie-Romagne) et centrales (Abruzzes, Toscane) du pays (Yosef & ISWG 2020). Dans le sud du pays, elle nichait localement dans les Pouilles et en Sicile (Lefranc 1993). L’effectif italien le plus récent fait état de 300-600 couples dans le pays (Brichetti & Fracasso 2020). En Espagne, la Pie-grièche à poitrine rose n’a jamais été abondante et nichait localement dans le nord-est du pays, où l’on recensait trois petites zones de nidification : en Aragón dans la province de Huesca, où l’espèce a disparu en 2010, et deux autres en Catalogne, l’une près de Gérone dans le parc naturel des Aiguamolls de l’Emporda où elle a niché jusqu’en 2001 (Giralt 2002), et l’autre près de Lérida, le seul qui subsiste actuellement (Giralt & Valera 2007). La population ibérique est ainsi passée de 80 couples dans les années 1990 à 23 en 2002, 10 en 2007 et un seul entre 2010 et 2013 (Yosef & ISWG op. cit.). 

fig. 5. Évolution de la répartition de la Pie-grièche à poitrine rose en Europe entre le premier (1985-1988) et le second atlas européen (2013-2017)

IV – Statut et conservation de l’espèce

Statut – Compte tenu de l’étendue de son aire de répartition et de ses effectifs européens qui n’atteignent pas le seuil de la catégorie «Vulnérable» (VU), et ce en dépit du fort déclin observé au cours des dernières années, la Pie-grièche à poitrine rose est toujours classée dans la catégorie «Préoccupation mineure» (LC), tant sur la Liste rouge des oiseaux d’Europe (BirdLife International 2021) qu’au niveau mondial (BirdLife International 2022). D’après le rapport de la Convention sur les espèces migratrices (CMS 2017), ce classement est insuffisamment étayé, les données collectées par l’EBCC (European Bird Census Council) en Bulgarie, Grèce, Hongrie et Italie montrant un déclin majeur (-33%) de 1999 à 2013, impliquant que l’espèce devrait être considérée comme «Vulnérable» en Europe (Hervé et al. 2025).

Menaces  Le déclin de la Pie-grièche à poitrine rose peut être attribué à deux causes principales : les changements climatiques et l’intensification agricole (Lefranc 1999). Niehuis (1968) a ainsi mis en évidence que les fluctuations climatiques observées au cours du XXe siècle, notamment une longue série d’étés pluvieux et froids, étaient à l’origine de la disparition de certaines populations locales de Pie-grièche à poitrine rose en Allemagne. Mais l’agriculture intensive est manifestement la menace prédominante qui pèse sur l’espèce, avec notamment une régression importante de la superficie occupée par les prairies au profit de monocultures stériles, telles que le maïs, et surtout la destruction massive des populations de gros insectes en Europe. Les exigences de la Pie-grièche à poitrine rose en matière d’habitat reposent en majorité sur la présence de grands arbres au feuillage dense pour y cacher son nid et l’existence de grandes prairies rases et de plages de sol nu à proximité pour chasser les insectes (Bara 1995). À partir des années 1950, l’intensification de l’urbanisation, le remembrement des terres agricoles, les changements de pratiques culturales et l’abattage des arbres de hauts-jets ont entraîné une dégradation de l’habitat de cette pie-grièche en Europe, mais ne semblent toutefois pas être des facteurs déterminants dans sa disparition en France (Lefranc 1993, Taysse 2021). Ainsi, aucun changement notable dans l’occupation du sol ou dans les pratiques agricoles n’a été noté sur les sites de nidification de l’Hérault et de l’Aude, où l’ensemble de la mosaïque de milieux dont cette pie-grièche a besoin avait été maintenu (Rufray & Rousseau 2004). En revanche, la Pie-grièche à poitrine rose se nourrissant principalement de gros insectes – grillons, courtilières, sauterelles, criquets, bousiers, carabes, hannetons et chenilles – et de quelques araignées (Yosef & ISWG 2020), son déclin est en grande partie lié à la chute importante des populations d’insectes. En cause, l’usage massif d’insecticides dans les cultures et les traitements antiparasitaires du bétail (Bronskov & Keller 2020), mais aussi l’utilisation intensive d’engrais depuis le milieu du XXe siècle qui, en augmentant la couverture végétale, a généré un microclimat plus humide et plus froid près du sol, ayant un impact négatif sur les grands arthropodes (Yosef & ISWG op. cit.).
Dans le sud de la France, bien que le succès reproducteur des populations audoises et héraultaises se soit situé dans la moyenne européenne, la production locale de jeunes ne compensait visiblement pas les pertes subies par l’espèce lors de ses migrations et/ou de son hivernage. Ce taux de retour d’adultes de plus en plus faible suggère que d’autres causes du déclin se situeraient ailleurs, sur les voies de migration ou sur les zones d’hivernage (Rufray & Rousseau 2004). À l’automne, les Pies-grièches à poitrine rose d’Europe convergent en effet vers la Grèce et ses îles (Adamík et al. 2024), avant de traverser la Méditerranée jusqu’en Libye et en Égypte, pays parmi les plus meurtiers au monde pour les oiseaux migrateurs (Lefranc 2022). La qualité des habitats hivernaux utilisés par l’espèce en Afrique australe s’est peut-être également dégradée (Rey 2021).
Concernant la population française, ajoutons que la disparition des nicheurs espagnols et le décalage vers l’est du front d’abondance de la Pie-grièche à poitrine rose ont sans doute considérablement réduit les échanges et apports d’oiseaux précipitant la disparition de l’espèce dans notre pays (Rufray & Rousseau 2004). 

Pie-grièche à poitrine rose, adulte, Hongrie, mai 2016 (© Marco Valentini)

Mesures de conservation  Comme d’autres oiseaux insectivores ; la Pie-grièche à poitrine rose profiterait d’une réduction de l’utilisation des pesticides agricoles et du maintien des méthodes agricoles traditionnelles, avec des vergers anciens (Yosef & ISWG 2020), mais ce n’est malheureusement pas la direction que prend l’agriculture française et européenne…
Dans l’Aude et l’Hérault, un apport de nourriture complémentaire a été testé à partir de 2009. Il consistait à fournir des grillons domestiques Acheta domesticus aux couples nicheurs, les insectes étant déposés dans des bacs placés sous des perchoirs habituels des pies-grièches, à 50-150 m du nid. Mais le succès reproducteur des couples ayant bénéficié de cet apport alimentaire ne montrant pas de différence significative avec la productivité des couples non nourris, cette action, par ailleurs onéreuse, a été arrêtée en 2014 (Taysse 2021).
En Catalogne, suite au déclin de la population nicheuse, un ambitieux programme de conservation et de rétablissement de l’espèce, promu par la Generalitat de Catalogne et mené par l’association Trenca a été lancé. La première étape, amorcée en 2006, a été la capture d’oiseaux sauvages destinés à la reproduction en captivité en vue de relâcher les jeunes. La majeure partie du programme d’élevage a lieu dans le centre faunique de Vallcalent à Lérida, qui héberge 25 couples reproducteurs. Une première nidification réussie a eu lieu en 2009 et, depuis le début du programme, ce sont plus de 900 poussins qui ont éclos. La réintroduction se fait ensuite progressivement, en utilisant la technique du hacking : pendant la première semaine, les jeunes pies-grièches sont maintenues dans une cage d’acclimatation, où elles sont nourries. Ce nourrissage complémentaire se poursuit pendant quelque temps après leur libération, afin de garantir un taux de survie maximal et d’augmenter l’attachement des oiseaux à la zone de lâcher. Depuis le début du programme l’association Trenca a ainsi réintroduit un total de 580 individus dans deux sites situés dans la plaine de Lérida et, plus récemment, dans le parc naturel des Aiguamolls de l’Empordà, près de Gérone, où l’espèce avait disparu en 2001 (Giralt 2002). Le bilan est plutôt encourageant, avec le retour de 56 Pies-grièches à poitrine rose de 2009 à 2021 sur le domaine de Torreribera (Lérida) où elles avaient été relâchées (soit un taux de retour de 9,3%) et la reproduction de 4 couples en 2020, dont trois avec succès (2,5 jeunes/couple, n=3). L’association Trenca mène également des travaux d’entretien de l’habitat de l’espèce (déboisement sélectif, irrigation, plantation de tamaris, d’aubépines, de frênes et de figuiers) et travaille sur un projet d’acquisition de terrains dans la région de Lérida, afin de les transformer en exploitations agricoles durables et écologiques. Aussi ambitieux que soit ce projet, l’isolement important de cette petite population catalane risque malheureusement de nuire à la réussite du programme, en ne permettant pas le recrutement d’oiseaux nicheurs extérieurs. En effet, depuis 2018, tous les individus qui sont revenus dans la zone de reproduction avaient été libérés dans le secteur ou bien ils y étaient nés naturellement (Gálvez & Guerra 2022). 

Jeunes Pies-grièches à poitrine rose issues du programme de lâchers catalans, Catalogne, mars 2025 (© Marc Gálvez)

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Je remercie mon ami Norbert Lefranc, spécialiste des pies-grièches, qui a accepté de relire ce texte bien qu’il soit lui-même en train de rédiger un travail sur la Pie-grièche à poitrine rose.

Citation recommandée : Duquet M. (2025). La Pie-grièche à poitrine rose en France : jadis répandue, aujourd’hui disparue. Post-Ornithos (marcduquet.com) 2 : e2025.11.18.